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Elon Musk met sur orbite ses ambitions et une Tesla

Pari réussi pour le directeur de SpaceX: sa fusée Falcon Heavy a effectué son vol d’essai sans encombre et mis sur orbite sa Tesla dans une mise en scène hollywoodienne

Que c’est beau la technologie, surtout quand ça marche! La nouvelle fusée de SpaceX, Falcon Heavy, a réussi son entrée sur la scène spatiale, mardi 6 février. Et de quelle manière! Non seulement le vol d’essai de cette fusée lourde, la plus puissante au monde avec ses 27 moteurs, a fait un quasi sans-faute. Mais de plus la diffusion de l’événement en direct sur YouTube a offert un spectacle époustouflant, même pour les plus désabusés des spectateurs.

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La fusée a mis sur orbite une charge pas comme les autres, puisqu’il s’agissait ni plus ni moins que de la Tesla rouge d’Elon Musk, patron à la fois de la marque automobile et de SpaceX. En plus d’un sérieux coup de pub pour ses deux marques, le fantasque entrepreneur californien a prouvé que Falcon Heavy, malgré la perte de l’un de ses propulseurs tombé dans l’Atlantique, est prête à la commercialisation. Les futurs clients peuvent sortir le carnet de chèques.

Trois succès et un échec

Ce lancement a vu trois succès et un échec. Succès du décollage, durant lequel d’infernales volutes de flammes se sont échappées des réacteurs de Falcon Heavy, avant que celle-ci ne s’élève dans le ciel.

Succès de l’atterrissage des deux propulseurs latéraux, qui se sont posés en parfaite synchronisation à une centaine de mètres de distance l’un de l’autre, avec la légèreté d’une plume et sous l’œil des caméras.

C’était là le premier clou du spectacle. Succès également de la mise en orbite de la Tesla, donc, et échec de la récupération du reste du premier étage, qui s’est écrasé dans l’Atlantique, au lieu d’atterrir sur l’un des bateaux-drones autonomes de SpaceX. Il semblerait que le moteur ne se soit pas rallumé afin de freiner sa chute. Avec ce succès partiel, c’est la onzième fois de suite que les propulseurs des fusées de SpaceX sont récupérés.

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Lettre d’amour à l’espace

Outre l’atterrissage parfait des propulseurs latéraux, la retransmission a été marquée par une avalanche d’images époustouflantes de la Tesla d’Elon Musk, truffées d’«Easter eggs» (des références cachées) pour les geeks fans de science-fiction. Visez plutôt: alors que la première partie de la retransmission semblait prendre fin et que les commentateurs prenaient congé des internautes, apparut soudain sans crier gare un plan montrant la voiture avec à son volant le mannequin nommé Starman, en tenue d’astronaute. Puis la capsule s’ouvrit soudainement, dévoilant les somptueuses courbes de la planète bleue en arrière-plan.

Sur l’ordinateur de bord, un message: «Don’t panic!», référence à The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy de Douglas Adams, et en fond sonore Space Oddity, encore de David Bowie: pouvait-on imaginer une plus belle déclaration d’amour à l’exploration spatiale?

Pour SpaceX, la partie était toutefois loin d’être gagnée. 2013, 2014, et finalement 2018, les annonces du lancement de Falcon Heavy faisaient un peu figure d’arlésienne, notamment parce que le propulseur central du premier étage (celui qui a sombré mardi) a du être revu de fond en comble. «Fabriquer Falcon Heavy est en fait bien plus difficile que prévu, avait-il dit lors d’une conférence de presse en juillet dernier. Ca paraît facile au départ: il suffit d’ajouter deux propulseurs [par rapport à l’autre fusée de SpaceX, Falcon 9]. En quoi c’est compliqué? Sauf qu’en fait cela modifie la charge, et donc l’aérodynamique.» Le projet a failli être abandonné trois fois.

Une page de l’histoire de l’exploration spatiale

Il paraît que l’histoire aime les clins d’œil. Vrai ou pas, Falcon Heavy est en tout cas partie du même pas de tir que celui utilisé par la NASA lors des lancements de Saturn V, la fusée la plus puissante jamais construite, celle-là même qui envoya l’homme sur la Lune il y a bientôt cinquante ans. Difficile d’imaginer une meilleure métaphore pour illustrer ce passage de témoin technologique.

Outre sur le plan des fusées, des pages se sont tournées au niveau commercial. C’était la première fois qu’une fusée de ce calibre était lancée par une entreprise privée et non par une agence gouvernementale. Finie, l’époque où l’espace était chasse gardée de ces seules agences spatiales. Des acteurs privés – souvent des milliardaires du Web, comme Elon Musk – se lancent vers les étoiles. «Il a frappé très fort avec ce lancement et va bousculer ce marché de niche historique», prédit Ludovic Janvy, directeur pour la Suisse de la division industrie du groupe de conseils en ingénierie Altran.

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Pour ce dernier, le succès de SpaceX repose certes sur la disruption technologique, avec la récupération des boosters des fusées, mais aussi sur le recrutement d’experts de l’aérospatiale. «A la différence de Tesla, qui s’appuie énormément sur du personnel étranger au secteur automobile et qui rencontre des difficultés de production, SpaceX a dans ses rangs des experts de l’aérospatiale, ce qui fait la différence.»

En route vers la ceinture d'astéroïdes

Et maintenant? La fusée n’en a pas terminé. Elle doit au premier semestre mettre en orbite un satellite télécom saoudien, avant de mener un vol d’essai pour transporter du matériel de l’armée de l’air américaine. Il lui restera ensuite deux autres satellites télécom à expédier plus tard dans l’année. Mais après le vol d’hier, d’autres clients pourraient se manifester. Avec un tarif relativement modeste (90 millions de dollars le tir, contre 62 pour Falcon 9), pour une charge utile en orbite basse de 64 tonnes (9 pour Falcon 9), Falcon Heavy séduira sans doute d’autres entreprises privées, ainsi que des agences spatiales. La NASA, bien qu’ayant elle aussi dans ses cartons un lanceur lourd, le SLS, sera certainement cliente de SpaceX, du moins dans un premier temps. De quoi préparer des missions, robotiques ou habitées, vers d’autres planètes.

Quant à Starman, dont on a pu suivre les premières heures de vol, il vogue désormais en orbite lointaine de Mars et se dirige vers la redoutable ceinture d’astéroïdes, dans un voyage qui durera des milliers d’années. Qui a dit que l’espace ne faisait plus rêver?

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