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"Les salamandres sont des spécialistes de l’économie. Elles estivent en se cachant sous la terre et hibernent pour fuir le gel"
© Bertrand Rey

Sciences

Emmanuel Jelsch, l’homme qui parle aux salamandres

Bio-chimiste spécialisé dans la propriété intellectuelle et juge suppléant au Tribunal fédéral des brevets, ce Franco-Suisse d’origine alsacienne a pour passion la salamandre

Installée face à la voie ferrée, à Mont-sur-Rolle, la petite maison de la famille Jelsch est anodine. Mais ses entrailles recèlent un trésor vivant: environ 300 salamandres et tritons, de toutes tailles et de toutes couleurs. Leur point commun? Ces espèces ne viennent pas de Suisse, puisque dans ce cas leur élevage est interdit, indique le gestionnaire de ce terrarium privé, le franco-suisse – d’origine alsacienne – Emmanuel Jelsch.

En vidéo: Emmanuel Jelsch répond à quelques idées préconçues sur les salamandres:

Petit garçon, Emmanuel avait eu le coup de foudre pour les dinosaures, avant de tomber nez à nez sur des tritons dans une animalerie. «Il s’agit de la forme aquatique de la salamandre; leur forme rappelle d’ailleurs celle des dinosaures», souligne ce biochimiste, qui a fait sa carrière dans le monde des brevets.

A Mulhouse, où le paternel, ancien soldat de métier, travaillait comme contremaître, Emmanuel avait économisé pour acheter des salamandres. Ce fut d’abord un couple de tritons du Japon: des Cynops pyrrhogaster, ou tritons à ventre de feu. «Le marchand ne connaissait rien d’eux et encore moins leur sexe». Le jeune naturaliste élève son couple dans des bacs, achète des livres, recueille des œufs de grenouilles dans des marais, élève des têtards et relâche les amphibiens dans des mares. «Je voyais des salamandres partout, mes amis non», raconte ce spécialiste de la propriété intellectuelle industrielle installé au sein d’un cabinet genevois.

L’homme officie en outre depuis 2011comme juge suppléant au Tribunal fédéral des brevets. Fait d’arme au sein du TFB? En 2013, il participe au jugement d’une affaire qui oppose AstraZeneca à un fabricant suisse de générique, la première société déniant à la seconde le droit de produire un médicament. «Le fabricant du générique a contre-attaqué la validité du brevet délivré en Europe et accepté comme tel en Suisse. Le TFB a examiné le fond et jugé que le brevet d’AstraZeneca n’était pas valable car pas suffisamment inventif», résume le juge, placide comme un amphibien.

Mais au fait, comment différencier les tritons des salamandres? «En français, salamandre est un terme générique. Disons que les salamandres sont plutôt terrestres et les tritons plutôt aquatiques». Or le triton à ventre de feu passe la plus grande partie de sa vie hors de l’eau, mais traverse tout de même une phase aquatique au printemps au moment de la reproduction. Et alors? «Dans cet ordre, et ses 850 espèces et sous-espèces, les exceptions sont nombreuses», balaie Emmanuel Jelsch, qui préfère parler d’urodèles (un ordre), qui sont des amphibiens (une classe) munis de pattes et d’une queue.

Dans la maison de Mont-sur-Rolle, les animaux en observation sont installés au salon dans des bacs remplis d’eau. Mme Jelsch y verrait «plutôt une table de ping-pong». Mais la passion de l’animalier est dévorante. «Les salamandres sont capables de métaboliser 90% de ce qu’elles mangent (ici, des criquets), là où nous n’en assimilons qu’environ 5%. Ce sont des spécialistes de l’économie. Calmes, nocturnes, elles estivent en se cachant sous la terre et hibernent pour fuir le gel.»

Monsieur Jelsch estime partager avec les urodèles leur prudence et leur pragmatisme. Au moment de choisir sa voie professionnelle – soigneur spécialisé dans un zoo ou bio-chimiste? –, il a opté pour l’employabilité. Plus tard, peu enclin à «sacrifier des animaux pour en tester les cellules», il préférera l’étude des bibliographies scientifiques.

Autre particularité des urodèles – ce qui en fait une star des laboratoires –, leur capacité à régénérer leurs tissus, ce qui permet à une salamandre de reconstituer une patte arrachée et même de revasculariser un œil endommagé. En outre, chez certaines espèces, tel l’axolotl, le mode de respiration inclut une oxygénation par voie pulmonaire, par les branchies et par la peau. Et les salamandres – qui n’aiment pas l’eau – boivent par la peau!

Las, toute cette complexité les rend aussi terriblement vulnérables aux modifications du biotope. Et toute l’activité déployée à Mont-sur-Rolle est tournée vers un seul but; la préservation des urodèles: celle par exemple de ces jolis axolotl mexicains, jaunes et noirs, qui ont disparu dans leur bassin d’origine. En cause: la hausse du rayonnement ultra-violet, particulièrement sur l’équateur et les tropiques, conséquence de la détérioration de la couche d’ozone. Ce facteur, aggravé par le réchauffement climatique et les pollutions diverses, menace d’éradiquer les amphibiens. «Ils sont le chaînon manquant entre les insectes, et les vertébrés et les oiseaux. Et un puissant indicateur biologique de la santé d’un milieu.» Sans compter la venue en Europe d’un champignon, le chytride, «qui a éradiqué la quasi-totalité des salamandres en Hollande et qui arrive à nos portes, pays où 70% des espèces de batraciens figurent sur liste rouge, alors qu’au niveau mondial, 55% des espèces d’urodèles, encore plus fragiles, sont en voie de disparition.»

Que faire? Emmanuel Jelsch élève des salamandres et partage les larves avec d’autres spécialistes européens. Il appelle au sauvetage des zones humides en Suisse, «dont 80% ont déjà été asséchées», à l’amélioration de la qualité de l’eau à travers des centrales d’épuration, à la baisse de la pression humaine sur le territoire. «Les zones tampons naturelles protègent aussi les habitations», rappelle l’homme, qui souligne que leur réputation magique et maléfique est le résultat d’une mauvaise interprétation. Certes, l’animal dégage un mucus empoisonné s’il se sent agressé, mais celui-ci n’est toxique qu’en cas de contact avec les muqueuses.

Et que dire de sa réputation d’invincibilité face au feu? «Du fait de l’humidité qui recouvre sa peau, la salamandre peut légèrement prolonger sa survie au cœur d’une bûche placée dans les flammes», mais non pas survivre aux feux de l’enfer.

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