Biologie

Emmanuelle Charpentier: une existence dédiée à la science

La biologiste française est récompensée à Genève pour une découverte majeure. Portrait d’une femme scientifique honnête et courageuse

 

A l’autre bout du fil, la voix est douce et posée. Le temps semble s’être arrêté puisque c’est au bout de deux heures, passées en un claquement de doigts, que l’entretien se termine. Un temps pourtant précieux pour Emmanuelle Charpentier. Sa disponibilité ne laisse pas imaginer qu’à 46 ans, elle est une des biologistes les plus en vue du moment.

Ce mercredi, elle reçoit à Genève le Prix Louis-Jeantet de médecine 2015. Une récompense qui s’ajoute à une liste déjà longue. Avec ses collaborateurs, elle a découvert il y a six ans la première partie d’un mécanisme bactérien de défense contre les virus appelé CRISPR-Cas9. Derrière cette appellation barbare se cache un mécanisme moléculaire qui a révolutionné les techniques de manipulation du génome en permettant de faire de la «chirurgie» de grande précision sur l’ADN. Les applications potentielles en biotechnologie ou en médecine sont innombrables.

Originaire de la banlieue parisienne, elle partage aujourd’hui sa vie entre la recherche à l’Université d’Umea, en Suède, et la direction du Département d’infectiologie au centre Helmholtz, à Braunschweig, en Allemagne. Et ce après des escales successives à New York, Memphis et Vienne. Toujours sur la route en quête des cieux les plus cléments, Emmanuelle Charpentier a suivi son instinct avant tout, ne laissant rien entraver sa volonté d’indépendance intellectuelle. «Déjà lors de mon stage de master à l’Institut Pasteur à Paris, j’aimais l’idée d’avoir un projet que je pourrais mener moi-même, raconte-t-elle. Pendant mes post-doctorats à New York, j’ai réalisé que je ne pourrais pas fonctionner dans une structure trop hiérarchique, je devais rapidement créer mon groupe de recherche et être libre.» Dans l’univers du laboratoire de recherche, qu’elle découvre lors de ses études à l’Université Pierre et Marie Curie à Paris, elle se sent «comme à la maison».

La science est demeurée depuis sa fidèle compagne. «A plusieurs reprises, elle m’a confié que la science était toute sa vie», témoigne Patrice Courvalin, microbiologiste, qui a été son directeur de thèse à l’Institut Pasteur. «Elle pense à sa recherche tout le temps, ajoute la jeune biologiste Elitza Deltcheva. Il pouvait lui arriver de nous envoyer des e-mails au milieu de la nuit.» Ensemble, à l’Université de Vienne, elles ont réalisé les expériences clés qui ont abouti à la découverte de CRISPR-Cas9. «Emmanuelle est exigeante, minutieuse et très rigoureuse dans son travail, précise Elitza Deltcheva. Elle m’a transmis son énergie et m’a beaucoup motivée.» Une exigence qui n’a pas toujours été bien acceptée par ses pairs. Mais ses anciens collaborateurs reconnaissent l’honnêteté de cette femme courageuse et opiniâtre, tout comme l’importance qu’elle accorde au travail de son équipe. «Je me vois comme un compositeur et chef d’orchestre qui joue de plusieurs instruments mais qui s’appuie sur le savoir-faire de jeunes ­chercheurs talentueux», illustre-t-elle.

L’amour d’Emmanuelle Charpentier pour les défis scientifiques s’est révélé tardivement. Selon ses mots, elle aurait pu «aussi étudier la médecine, la philosophie ou la sociologie». Ce qui l’intéressait avant tout, c’était de se poser des questions, puis apprendre et comprendre. «Petite, j’étais studieuse, j’aimais l’école, se souvient-elle. Je n’avais pas d’idée précise de métier. J’ai su cependant que je voulais aller à l’université vers 6 ans, quand j’ai vu ma sœur aînée y entrer.»

Dans la maison de son enfance, située à 25 kilomètres au sud de Paris, où elle grandit avec ses parents et ses deux grandes sœurs, la petite fille brune évolue dans un environnement modeste mais stimulant. Elle apprend le piano et suit des cours de danse classique. Son père travaillait comme responsable des espaces verts citadins et sa mère comme cadre dans un hôpital psychiatrique. «Mes parents étaient très engagés dans la vie politique, syndicale et dans leur communauté religieuse catholique, se souvient-elle. Ils appartenaient à un mouvement d’avant-garde et de critique des milieux conservateurs.»

Ses parents n’ont jamais interféré dans ses choix et ses sœurs l’ont beaucoup «tirée vers le haut». Un cadre familial de confiance où elle a certainement puisé la force intérieure qui l’anime. «J’ai au fond de moi quelque chose de très fort mais pas toujours solide, se confie-t-elle de sa voix tranquille. Je me disais: «Je vous montrerai cette force intérieure. Si je suis vivante et sur cette terre, c’est pour faire quelque chose.» J’ai transcrit cet élan en devenant scientifique.» La biologiste, dédiée à son art, se dit dans le fond existentialiste, «responsable de sa vie». Elle aurait pu tout autant s’asseoir dans l’herbe, rêver et être heureuse, dit-elle, si elle l’avait choisi.

Sa dévotion l’a menée sur un chemin plutôt solitaire, ce qui est dans son tempérament, avoue-t-elle. «Mon parcours a été laborieux, mais je ne regrette rien.» Malgré ses nombreux déménagements, sources continuelles de remise en question, Emmanuelle Charpentier a su garder des liens avec ses anciens étudiants et collègues. Dans sa vie privée, elle est un animal solitaire aussi. «Je n’ai pas d’enfant, mais ce n’était pas vraiment calculé, livre-t-elle. J’ai été happée par mon travail et je me suis rendu compte que ça n’allait pas me manquer. Même si pendant trente ans, je ne concevais pas une vie sans famille.» Elle se dit scientifique avant d’être femme, et regrette la discrimination positive qui a lieu dans les universités lors de l’engagement des chercheuses.

Depuis six ans, elle enchaîne les conférences et les distinctions, comme la cérémonie du Breakthrough Prize in Life Sciences, en Californie, en novembre 2014, où elle a reçu avec sa collaboratrice Jennifer Doudna, de Berkeley, un prix de près de 3 millions de dollars. Avec une part de cet argent, elle souhaite soutenir des projets pour amener les collégiens et les lycéens à pousser la porte des laboratoires.

Mais la biologiste n’est pas «attirée par la lumière». Elle ajoute: «Je reste pragmatique, dans ma bulle, ce qui me permet de garder les pieds sur terre.» Loin de se complaire dans sa starification, la biologiste retourne naturellement à son devoir avec humilité. «Les héroïnes sont les bactéries; la nature et l’humanité, mes inspirations. Je veux rester la scientifique que j’ai été et faire d’autres découvertes.»

En raccrochant le combiné, on imagine la scientifique enfourcher son vélo, en jeans et en baskets, et pédaler vers son laboratoire. «Ceci ne changera jamais», concluait-elle.

Publicité