Robotique

Des enfants de six pays sauvent une base martienne

Une simulation conçue à l'EPFL allie la robotique à la coopération. Reportage à l'Ecole internationale de Genève

Finalement, ce sont des enfants qui auront sauvé l’exploration martienne. Des enfants et adolescents de six pays – Suisse, France, Autriche, Italie, Russie, Afrique du Sud – aux commandes d’un essaim de robots de fabrication helvétique. Les faits se sont déroulés mercredi 4 novembre, l’après-midi. Nous étions là, avec une poignée de membres du «Dev Club», le club des développeurs du Campus des Nations, l’un des établissements de l’École internationale de Genève, au Grand-Saconnex. Des roboticiens âgés de 11 à 15 ans parvenaient, de concert avec quinze autres groupes semblables installés çà et là sur Terre, à sauver une station spatiale en programmant à distance des robots sur la planète rouge.

Il arrive en effet que les grandes réalisations technologiques aient des ratés étonnants. Prenez la base martienne R45. Des centaines de robots «made in Switzerland» du modèle Thymio, piquetés de clignotants et grands comme des hamsters, assurent l’entretien du générateur qui alimente la base en énergie. «Ce sont des robots très polyvalents, assez simples et bon marché, adaptés aussi bien à des utilisations dans des écoles maternelles qu’à des projets de recherche européens», explique Francesco Mondada, responsable du Miniature Mobile Robots Group (MOBOTS) de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Le hic? Les concepteurs de la base martienne internationale ont oublié de programmer les Thymios pour effectuer des réparations en cas de pluie de météorites. Or, le générateur a été ravagé par une averse de cailloux tombés du ciel martien. Une entreprise de sauvetage collaborative – une première mondiale, pour cette tranche d’âge – a été lancée à l’échelle planétaire. Avec succès.

Mars sur Lausanne

Peu importe que la base martienne ne soit en réalité qu’une maquette installée dans le Laboratoire de systèmes robotiques de l’EPFL, et qu’aucune météorite ne soit véritablement tombée là-dessus. Le scénario catastrophe emprunté à une fiction hollywoodienne donne un cadre, une urgence et une motivation à une mission où la coopération interhumaine a autant d’importance que l’interaction avec des machines. Après quelques flottements, dans le groupe qui nous accueille, un garçon est désigné «communication officer», préposé à la liaison avec les autres équipes via la messagerie instantanée qui accompagne la diffusion vidéo de la mission sur YouTube. «Le jaune a un problème de connexion», «Le bleu a perdu le contrôle», lance-t-il, trente secondes avant que les engins se percutent comme des autos-tamponneuses. Trente secondes avant: car Mars est loin, et il y a un décalage temporel entre les ordres donnés aux robots et leur exécution.

Derrière la simulation martienne, l’objectif de la mission est pédagogique. Francesco Mondada et l’équipe du Pôle de recherche national (PRN) «Robotique – Robots intelligents pour améliorer la qualité de vie» œuvrent à ce que l’éducation technologique se répande dans les écoles, et à ce qu’elle y soit présente en dehors des ghettos dans lesquels, bizarrement, elle est encore confinée. «Cet événement montre que, si on donne des moyens aux élèves, ils peuvent faire des miracles. Encore faut-il les leur donner», commente Francesco Mondada. Les enjeux sont de taille. Il ne s’agit pas seulement de sauver l’exploration martienne, mais aussi la liberté de la jeunesse face aux injonctions du marché et, in fine, les possibilités concrètes de la démocratie. «Comme on apprend aux enfants la langue et les mathématiques, il faudrait également leur donner les bases qui leur permettraient de gérer le monde technologique autour d’eux, non seulement de manière consumériste, mais de façon critique et créative. Si on ne les forme pas, ils sont livrés aux seuls intérêts des multinationales», poursuit le roboticien.

Un robot au-delà du genre

Dans le cadre de son volet éducatif, le PRN «Robotique» a créé en 2013 Thymio, le petit objet blanc avec des roues qu’on distingue ci-dessus sur la photo. «Son développement et sa diffusion ont été faits selon un modèle centré sur l’accès total à l’information par le public, en open hardware et en open software. Et il est produit par une association à but non lucratif.» Plus de 2000 Thymios courent aujourd’hui dans les écoles suisses et françaises. En France, ils seront l’un des outils de la programmation informatique, introduite dans les plans scolaires de l’école primaire pour la rentrée 2016. En Suisse alémanique, la programmation s’implantera dans toutes les écoles dès 2019 selon le Lehrplan 21. En Suisse romande? Le Plan d’études romand ne l’inclut pas.

Signes particuliers du petit robot? «Dans son design, réalisé en collaboration avec l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL), nous avons voulu un objet très neutre. Neutre du point de vue de l’âge: un enfant de quatre ans le trouve intéressant, un universitaire peut le manier sans avoir l’impression de travailler avec un objet conçu pour les bébés. Neutre aussi du point de vue du genre, pas connoté fille ou garçon.» La situation en matière de stéréotypes de genre est en effet «gravissime» selon Francesco Mondada. «Nous proposons des formations pour les enseignants de l’école primaire. L’idée, c’est que les enfants puissent toucher à la technologie de manière très directe, à un âge où les filles ne sont pas encore exclues de ce domaine. Il existe des opérations ciblées visant des enfants plus âgés, mais c’est trop tard: les choix sont déjà coulés dans le béton.»

Revenons à Mars, et au Campus des Nations. Un visiteur qui débarquerait là par hasard n’imaginerait pas que ces enfants sont en train de réaliser, en toute décontraction, un exploit interplanétaire. On est surpris lorsqu’on réalise que notre groupe hôte, encadré par David Shaw et Fabien Bruttin, est en train d’achever tranquillement sa tâche avant tous les autres. Les élèves s’applaudissent, reçoivent des diplômes avec le logo prestigieux de l’EPFL, évoquent l’un de leurs héros locaux, Arthur Zagaryan, cofondateur du Club et désormais étudiant au King’s College de Londres. Entre-temps, deux élèves sont partis dans un autre coin de la salle, où ils ont confié à eux-mêmes une nouvelle mission: programmer un Thymio pour «une danse disco avec des lumières et des bruits agaçants».

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