Le Plasmodium falciparum et ses congénères sont des parasites virtuoses qui tuent près d’un million de personnes par année. Les agents pathogènes de la malaria se sont vraisemblablement spécialisés dans l’espèce humaine avec l’apparition de l’agriculture et de l’élevage. Des Babyloniens à nos jours, les hommes ont appris à les connaître et à les redouter. Lorsque ceux-ci trouvent une parade, le Plasmodium esquive, contourne, développe des résistances. «Dans sa vie parasitaire, il fait preuve d’une extrême capacité d’adaptation, souligne Marcel Tanner, directeur de l’Institut tropical et de santé publique (TPH) de Bâle. Je dis toujours à mes étudiants que s’ils ne sont pas fascinés, ils ne pourront pas le combattre efficacement.»

Le Muséum d’histoire naturelle de Genève consacre depuis hier une exposition à la maladie. Elle a été élaborée par le Swiss Malaria Group, qui réuni le TPH, la Direction du développement et de la coopération (DDC), des ONG, des universités, l’industrie pharmaceutique et les autres organismes actifs dans ce domaine. L’idée est aussi de documenter la bataille contre le paludisme et notamment toute la partie qui se livre en Suisse.

Le Temps: Comment se fait-il que la Suisse se soit particulièrement impliquée dans ce combat?

Marcel Tanner: Il y a toujours eu un lien avec les pays endémiques, à travers des émigrants ainsi que des missionnaires. Ces derniers ont notamment géré des hôpitaux dans des régions où ils étaient chaque jour confrontés à la malaria. D’autre part, l’industrie pharmaceutique s’est traditionnellement occupée de ce type de maladie infectieuse et négligée. Aujourd’hui encore, Roche est l’un des leaders mondiaux dans la production d’antipaludiques. Et c’est Novartis qui fabrique le Coartem, l’un des principaux traitements contre la maladie, dont 500 millions de doses ont été distribuées en Afrique et ailleurs au prix de revient, grâce au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.

– C’est aussi à Bâle, dans les laboratoires Geigy, qu’est né en 1939 le DDT, interdit depuis, mais qui a permis de faire reculer drastiquement la malaria, notamment en Europe.

– Il est intéressant de noter que ce sont les doses massives utilisées dans l’agriculture qui étaient dangereuses, pas celles que l’on sprayait sur les maisons pour lutter contre le paludisme. Aujourd’hui encore, une grande partie du travail sur les insecticides est réalisée à Bâle, chez Syngenta. La Suisse est impliquée à tous les niveaux: les médicaments, les insecticides, mais aussi l’engagement des institutions, comme la DDC. Tout cela a une influence sur la recherche. Ce n’est pas pour rien que des organisations comme Medicines for Malaria Venture et Drugs for Neglected Diseases Initiative sont basées à Genève. Il y a ici une cristallisation des compétences.

– Et sur le terrain, comment se concrétise cet engagement?

– En Tanzanie, par exemple, la DDC, la Fondation Novartis et le TPH collaborent avec le gouvernement tanzanien pour faciliter l’accès à des moustiquaires imprégnées, au diagnostic et aux traitements. Dans certaines régions, nous sommes parvenus à faire baisser la mortalité infantile de 30 à 40%.

– Vous déplorez toutefois un manque de participation de la Suisse aux organisations internationales comme le Fonds mondial. A titre de comparaison, en 2010, la Confédération ne lui a versé que 1 franc par personne alors que la France en versait 5,90.

– La DDC aime beaucoup les projets bilatéraux. Maintenant que nous avons adopté cette approche avec succès, il faut aussi encourager la prise de responsabilité internationale. Attention, je ne dis pas qu’il faut choisir entre l’une et l’autre: il faut une juste balance entre les deux approches.

– Des chercheurs suisses participent aussi à l’élaboration d’un vaccin contre la malaria.

– Il s’agit du vaccin RTS, S, le premier à atteindre la phase 3 des essais cliniques. Il fait actuellement l’objet d’un test dans onze centres de sept pays africains, auprès de 15 000 enfants. Il semble qu’il offre une protection de 55% contre la maladie. Si les résultats se confirment pour les accès de paludisme grave, comme la malaria cérébrale ou les anémies aiguës, il pourrait être enregistré d’ici à 2014 ou 2015. Bien sûr, un vaccin n’est pas une baguette magique qui fera disparaître la maladie, mais, combiné avec les autres outils, il peut beaucoup nous aider.

Engagement suisse: ensemble contre la malaria, du 15 mai au 9 septembre, Muséum d’histoire naturelle de Genève.