Psychiatrie

Entendre des voix n'est pas forcément un symptôme de la folie

Jusqu'ici considérée comme prototype de la folie, l'entente de voix est désormais abordée sous un autre angle par les psychiatres, qui aident les patients à analyser, comprendre, et vivre avec ces compagnons particuliers

En psychiatrie, l’entente de voix est signe de psychoses redoutées telles que la schizophrénie. Mais en la revendiquant comme une singularité avec laquelle il est possible de vivre, les entendeurs de voix, dont la conférence mondiale s’est tenue à Paris du 19 au 21 octobre, font ainsi sortir l’entente de voix du champ de la folie.

«Avec les entendeurs de voix, il se produit un changement de paradigme très intéressant, car en psychiatrie, ce syndrome est considéré comme très pathologique. C’est le prototype de la folie», s’enthousiasme le psychiatre et psychanalyste parisien Patrick Landman. «Avec les entendeurs de voix, on sort de l’approche binaire qui consiste à dire, vous entendez des voix, il faut les supprimer. Ce qui est important, ce n’est plus tant l’entente des voix, mais l’impact qu’elles ont sur la personne», renchérit le psychiatre Charles Bonsack du Centre Hospitalier Universitaire Vaudois (CHUV).

«On s’est aperçu que l’entente des voix concernait une proportion importante de la population et que les hallucinations pouvaient survenir chez n’importe qui dans des conditions extrêmes, comme le manque d’oxygène par exemple», complète-t-il. «Les entendeurs de voix sont des précurseurs dans l’entraide en psychiatrie. Il s’agit non plus d’être dans une relation de fuite avec les voix, mais au contraire d’en faire des alliés bienveillants», témoigne quant à lui Iannis MacClunskey, pair praticien au CHUV de Lausanne.

Vivre avec les voix

Malades et soignants s’engouent pour l’entente de voix, un mouvement international né aux Pays-Bas en 1988 et déjà implanté dans plusieurs pays anglo-saxons. Il s’agit pour ses membres non plus de guérir au sens médical du terme, mais de se rétablir, en prenant le dessus sur la maladie de manière à pouvoir vivre avec et reconstruire une vie sociale, affective et professionnelle. Avec au centre de cette démarche, le patient, qui par l’expérience de sa maladie, détient une connaissance qu’il peut partager avec ses pairs au sein de groupes d’entraide. «Nous en sommes à des stades divers de notre parcours de rétablissement mais chacun de nous à son niveau, peut s’appuyer sur son expérience», rapporte ainsi Vincent Demassiet, un ancien patient schizophrène devenu pair aidant au sein du Réseau des entendeurs de voix en France dont il est par ailleurs le président.

En groupe ou en consultation individuelle, l’entendeur de voix apprend à profiler les différentes voix qu’il entend. Il en analyse les caractéristiques d’après le contexte de leur survenue, leur sexe, leur tempérament et leur lien éventuel avec des traumatismes. Par ce profilage, il acquiert une connaissance fine de ses voix et peut entreprendre de les apprivoiser, dans l’espoir de reprendre le pouvoir sur elles et de se libérer de leur emprise. «J’ai essayé de mettre une distance entre moi et elles, témoigne Audrey (son prénom a été modifié), qui a entendu des voix pendant 30 ans et qui a travaillé le profilage de ses voix dans le cadre de sa prise en charge au CHUV. Il m’a fallu deux ans environ avant de parvenir à les maîtriser. Quand je les ai maîtrisées, au fur et à mesure, elles sont parties.»

Certaines voix, bienveillantes ou inspiratrices, accompagnent la vie de ceux qui les entendent. Elles peuvent même être source de création. Mais d’autres voix, agressives et autoritaires, envahissent l’existence de ceux qui les entendent et quand leurs ordres sont perçus comme réels, elles peuvent conduire à des passages à l’acte. D’où l’approche de la psychiatrie traditionnelle visant à les supprimer, par le recours aux neuroleptiques. Mais ces médicaments, bien qu’ils aient contribué à la socialisation des malades depuis l’après-guerre, posent également problème. S’ils limitent l’impact des voix sur la personne, ils ne les suppriment pas et leur mode d’action reste mal connu. Prescrits à forte dose, ils ne sont pas dénués d’effets secondaires, dont l’inhibition des émotions, la prise de poids, la baisse de la libido et l’impuissance. L’assimilation de l’entente des voix à la psychose est par ailleurs stigmatisante, ce qui isole la personne et entrave sa guérison.

Une conception humaniste

De ce constat découle la recherche d’approches humanistes, fondées non sur la suppression des symptômes mais sur la possibilité pour le patient, de vivre avec comme au CHUV ou depuis une dizaine d’années, l’approche thérapeutique a été recentrée sur le rétablissement du malade. «Dans l’approche développée à Lausanne, l’accent est mis sur la cohérence de la trajectoire de soin du patient, fondée sur une conception humaniste de la psychiatrie, selon une approche plurielle combinant la neuroscience, la spiritualité, et la cohabitation de différents courants de psychothérapie», explique Boris Pourré, infirmier psychiatrique au CHUV. Les neuroleptiques sont ainsi utilisés de façon raisonnée, avec une surveillance étroite de l’apparition des effets secondaires et des désordres métaboliques, visant à prévenir leur installation.

S’ils sont utilisés en priorité dans les moments de crise, d’autres outils incluant des séances de pleine conscience ou diverses thérapies cognitivo-comportementales sont proposées au patient au sein du groupe «Se rétablir» dont la technique de profilage des voix mise au point par les entendeurs de voix. «On a longtemps considéré le fou comme presque inhumain, en oubliant qui il était en dehors des crises. Les diagnostics tels qu’ils sont posés en psychiatrie contribuent à la stigmatisation du malade. Le rétablissement permet aussi de surmonter la barrière de la stigmatisation», souligne Charles Bonsack.

Pour les anciens patients qui au sein du réseau international sur l’entente des voix, viennent témoigner de leur parcours de rétablissement, la démarche est perçue comme une reprise de pouvoir non seulement sur les voix, mais aussi sur la psychiatrie, émanant elle-même de la société. «On est passé de l’entente des voix comme un symptôme à une libération, une véritable expérience humaine. On a instauré un nouveau langage» affirme, digne et sereine Eleanor Longde, lors de la soirée d’ouverture de la conférence. Cette femme d’une trentaine d’années qui raconte s’être rétablie grâce aux entendeurs de voix avait reçu, vers l’âge de 20 ans, un diagnostic de schizophrénie qui l’avait menée à l’internement psychiatrique. Le secret de son rétablissement? Un travail sur les émotions violentes liées à ses traumatismes d’enfance. «C’est aussi simple que cela», conclut-elle.

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