Etonnant. Shatoosh n’a rapporté que six photos de chats sur les quelque 11 000 clichés qu’il a ramenés de ses près de 80 heures de reportage, appareil automatique au cou. Cinq exhibent son frère de sang, Babylone, avec qui il mange tous les matins, et une seule présente sa camarade Neige, une femelle de nature, il est vrai, assez farouche. Et encore: ces images sont toutes floues ou mal cadrées. Qu’est-ce à dire? Notre reporter n’a-t-il pas d’amis? Ses congénères le laissent-ils indifférent?

«Le chat est un animal social, voire sociable, mais il est surtout indépendant, explique l’écrivain scientifique Jean-Luc Renck. Les relations qu’il noue avec ses congénères peuvent lui être agréables. Elles ne lui sont jamais nécessaires. Prenez trois chiens! Vous les verrez courir en meute au même endroit, puis renifler ensemble le même objet. Or, c’est là un comportement impensable chez des chats. Lâchez-en trois! Ils partiront dans des directions différentes. Et s’ils sont par hasard intéressés par un même objet, ils préféreront de loin venir le sentir l’un après l’autre.» Sauf urgence gourmande évidemment.

Question de goût. Question d’utilité aussi. «Des chats qui se connaissent peuvent rester ensemble un certain moment, ajoute Sandra Gloor, biologiste à Swild, un centre de recherche zurichois spécialisé dans l’écologie urbaine. Mais ils se sépareront avant longtemps. Ils n’ont pas besoin de leurs congénères. Ils chassent tout seuls.»

Surtout, les chats se méfient les uns des autres: un coup de griffe est si vite parti. Ils limitent par conséquent les contacts, toujours susceptibles de mal tourner, dans le but de s’épargner des blessures qui les rendraient vulnérables. Et lorsqu’ils se retrouvent à proximité les uns des autres, ils montrent fréquemment certains signes de tension, oreilles tournées vers leur camarade ou réticence à se lever de peur de provoquer le voisin.

«Dans ces moments-là, un simple regard sera perçu comme une menace, poursuit Jean-Luc Renck. Les chats éviteront donc autant que possible d’en arriver là. Et s’ils en viennent malgré tout à se fixer un instant, ils cligneront des yeux et détourneront tranquillement la tête. Un comportement qu’ils afficheront d’ailleurs avec les humains comme avec leurs semblables.»

Il n’en arrive pas moins aux chats de s’approcher encore davantage pour se flairer brièvement le museau. Un geste qui permet à ces animaux de capter une odeur ramenée par leur congénère ou, plus intimement encore, de vérifier l’état d’humeur de l’autre. Mais c’est là un témoignage de confiance exceptionnelle. «Ils ne doivent pas avoir de comptes à solder, confie Jean-Luc Renck. Sinon…»