Ces Lignes invisibles qui partageNT les eaUX (4)

Epopée vaudoise au Milieu du monde, sur le canal d’Entreroches

Cette voie d’eau devait être un maillon de la grande traversée fluviale de l’Europe, permettant de relier le Rhône au Rhin. Ses ruines rappellent le souvenir d’une entreprise hors du commun

Epopée au Milieu du monde

Le canal d’Entreroches devait être un maillon de la grande traversée fluviale de l’Europe

Ses ruines rappellent le souvenir d’une entreprise hors du commun

Au début du printemps, les flancs du Mormont sont jaunes de jonquilles. La colline qui sépare le nord et le centre du canton de Vaud est un sanctuaire pour flore et faune, mais c’est autre chose qui émeut Pierre-André Vuitel chaque fois qu’il y vient: les ruines du canal d’Entreroches, au milieu de cette nature foisonnante, rappellent le souvenir d’une entreprise hors du commun.

Le sentier pédestre débouche sur les vestiges les plus spectaculaires de cet ouvrage, les hauts murs de soutènement qui guidaient le passage du canal dans une cluse de la barrière rocheuse. Le sol actuel de cet ancien boulevard d’eau ne rend pas pleine justice à cet ouvrage, qui s’enfonce de plusieurs mètres encore en dessous.

«Un projet européen avant l’heure», s’enthousiasme notre guide. En 1635, un Français travaillant pour la Hollande, Elie du Plessis-Gouret, propose à leurs Excellences de Berne de relier lac de Neuchâtel et Léman par une voie d’eau. Un maillon dans le grand rêve consistant à couper au plus court, par le Rhin et le Rhône, du nord au sud de l’Europe. La concession accordée, les premiers fonds souscrits, il faudra quatre ans de travaux pour relier Yverdon à Entreroches (17 km), six autres années pour atteindre Cossonay (8,4 km). Les 12 kilomètres restant jusqu’au Léman ne seront jamais réalisés.

Le canal d’Entreroches, dont les murs de soutien s’étendent sur 200 m, c’était le bief de partage. D’un côté, la Venoge et le bassin versant du Rhône, de l’autre le Talent, l’Orbe et le bassin versant du Rhin. Dans le village voisin de Pompaples, une pièce d’eau où les flots du Nozon se séparent vers le nord et vers le sud ne passe-t-elle pas pour le Milieu du monde?

Mais comment alimenter en eau ce canal serpentant dans la colline avec une forte dénivellation? Un système de conduites en bois détournant l’eau de la Venoge et du Talent suffisait pour l’automne et l’hiver, les saisons de la navigation.

Pierre-André Vuitel, sculpteur dans une première vie, se retourne vers les blocs massifs des murs. «Ce virage est vraiment magnifique», admire celui qui est devenu curateur des anciens moulins d’Orbe, aujourd’hui Musée Patrimoine au fil de l’eau. Au cœur du Mormont, on imagine les «razelles» conduites par trois bateliers, franchissant la cluse avant de retrouver la plaine. Le vin, que l’on acheminait sur Soleure en cédant à la tentation d’y goûter, constituait 85% des marchandises transportées.

Le chantier sera ruineux, le risque géologique sous-estimé. L’entreprise commerciale d’Entreroches n’a jamais été une bonne affaire. La promesse d’un rendement de 7% sera loin d’être tenue. A la fin de l’Ancien Régime, Berne refuse de racheter l’entreprise, tout comme le jeune canton de Vaud au début du XIXe siècle.

Malgré une faillite, l’exploitation se poursuit jusqu’en 1829. Vingt-cinq ans plus tard, le premier chemin de fer de Suisse romande, la ligne Morges-Yverdon, traverse le Mormont par un tunnel. N’empêche, le canal aura servi pendant près de 190 ans, permettant le transport fluvial sur 150 km, de Cossonay à Soleure.

Après la Seconde Guerre, la Suisse couvait encore l’idée d’un canal du Rhône au Rhin. Ce n’est que récemment que les terrains réservés pour ce tracé ont finalement été libérés, pour de nouveaux quartiers ou des zones industrielles. Le responsable de Patrimoine au fil de l’eau n’est pas parmi les nostalgiques de l’épopée perdue. «La navigation fluviale est irréaliste dans un monde de transports à flux tendus, estime-t-il. Il n’y aurait pas assez de marchandises à transporter d’un bout à l’autre.»

Pierre-André Vuitel est intarissable lors de ses visites guidées. On se quitte côté Orny, au pied de la falaise et à l’entrée de la faille béante qui s’ouvre dans le Mormont. L’ancienne «maison des commis», d’où l’entreprise Entreroches était gérée, est toujours là. «Il me tient à cœur de montrer ce que nous avons devant chez nous. Les entrepreneurs de ce canal pensaient qu’ils pourraient tout dominer, c’est un hymne à l’aventure humaine.»

Visites guidées: Patrimoine au fil de l’eau. www.eau21.ch

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