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Des descendants de Hans Jonathan présents à une cérémonie en sa mémoire en Islande
© Gilsi Palsson

Anthropologie

Esclave en fuite et héros de guerre: la folle vie du premier Noir d’Islande

Les origines africaines de Hans Jonathan, esclave né au XVIIe siècle, ont été retrouvées grâce à l’analyse du génome de ses descendants. Un ouvrage retrace son existence et soulève de passionnantes questions philosophiques sur le sens de la liberté

En 1802, quelques années après la Révolution française et alors que les idées sur l’abolition de l’esclavage se diffusaient à travers l’Europe, l’esclave Hans Jonathan échappa à sa puissante maîtresse danoise et s’enfuit pour l'Islande où il fonda une famille. Il compte aujourd’hui 788 descendants répartis à travers le monde et longtemps, leurs aïeux ont tu l’existence de cet ancêtre de couleur. Mais l’esclavage sort de l’oubli et la génétique s’invite dans le travail de mémoire. Des analyses génétiques menées sur ses descendants ont récemment révélé la folle histoire de Hans Jonathan, auquel l’anthropologue islandais Gisli Palsson a consacré un ouvrage, qui vient d’être traduit en français.

Lire aussi: La Suisse moderne et la sueur des esclaves

Le personnage de Hans Jonathan est populaire en Islande, mais personne ne sait où il est enterré. Il n’est donc pas possible d’utiliser ses restes pour décrypter son ADN. Une prouesse génétique de la société islandaise Decode a toutefois permis de reconstituer 19% de son génome et 38% de celui de sa mère, en décryptant celui de 182 de ses descendants. «L’historique complète des familles islandaises est répertorié dans Le livre des Islandais. Grâce à ce livre, on sait que le seul immigré africain avant 1920 était Hans Jonathan et que les descendants étudiés n’ont pas d’autre ascendant africain que lui», explique le généticien Kari Stefansson, qui a mené l’étude publiée en janvier dernier dans la revue Nature Genetics. «Nous avons pu ainsi recueillir les différents fragments d’ADN africains dispersés dans son génome afin de les assembler à la manière d’un puzzle», poursuit-il.

Mémoire génétique

L’origine des esclaves était absente des registres détenus par leur maître, ce qui contribuait à leur déshumanisation. L’analyse des signatures génétiques révèle que la mère de Hans Jonathan serait originaire du groupe ethnique yoruba implanté au Bénin et au Nigeria, d’où les Danois ont déporté 45 000 esclaves entre 1700 et 1790. «La génétique permet de revoir l’histoire de ces individus sous un angle différent, grâce à l’amélioration de la précision des données sur les origines géographiques, obtenue au cours des dernières années», commente l’archéologue Hannes Schroeder de l’Université de Copenhague.

Outre ce travail de mémoire génétique, l’histoire de Hans Jonathan soulève également des questions universelles sur les droits humains et le sens de la liberté. C’est sous cet angle que l’anthropologue islandais Gisli Palsson a choisi de l’explorer dans L’homme qui vola sa liberté, qui vient de paraître aux Editions Gaïa. S’appuyant sur une enquête minutieuse mêlant reportage sur les lieux de l’histoire à Copenhague et aux îles Vierges, entretiens avec les descendants et consultation des archives, il exhume les ferments de cet affranchissement.

Hans Jonathan était opiniâtre, honnête, vaillant et intelligent, nous renseigne l’ouvrage. Mais son désir et son audace résultent aussi d’un contexte familial, intellectuel et politique. Il est né en 1784 sur l’île de Sainte-Croix, dans les Caraïbes, que le Danemark exploitait pour la production de canne à sucre, d’une mère esclave noire et d’un père blanc. Son statut de mulâtre lui valait, suivant la théorie raciale de l’époque, d’être considéré comme plus intelligent que les enfants nés de deux parents noirs.

Désir de liberté

Sa mère était par ailleurs «esclave de maison», au sein de la famille du gouverneur en chef des Indes occidentales. Elle jouissait donc de privilèges par rapport aux «esclaves des champs», dont celui de vivre en famille. Tout en grandissant auprès d’elle, Hans Jonathan côtoya les enfants de ses maîtres et apprit à lire, compter, et jouer du violon. A l’âge de 7 ans, il fut rapatrié au Danemark pour rejoindre sa mère et ses maîtres qui y étaient rentrés trois ans plus tôt. Il continua alors de grandir à Copenhague où il se familiarisa avec les idées des Lumières.

C’est ainsi que germa en lui le désir de liberté. A l’âge de 16 ans, il s’enfuit pour s’engager dans la marine et participer à la bataille de Copenhague contre la flotte anglaise. Remarqué pour sa bravoure, il bénéficia de la protection du prince héritier Frederik. Mais il finit par être arrêté et jugé au cours d’un procès l’opposant à sa maîtresse, qui défraya la chronique de la bonne société danoise. Condamné à être revendu comme esclave, il s’enfuit à nouveau et gagna l’Islande pour y devenir un respectable commerçant puis épouser une Danoise.

Le livre s’achève par une réflexion sur les retentissements contemporains de la question de la liberté. Etre libre, conclut Gisli Palsson, ce n’est pas seulement se libérer de ses chaînes. C’est aussi «combattre les idées reçues au sujet des stéréotypes sur les races, l’esclavage, le genre, l’oppression de classe, les orientations sexuelles et toutes les autres formes de discrimination systématiques – et ainsi s’affranchir soi-même, comme les autres, du joug de ces idéologies».

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