Il savait qu’il faisait un métier dangereux, mais rien n’aurait pu l’en dissuader. Wayne Lotter, un Sud-Africain de 51 ans qui a consacré sa vie à lutter contre le braconnage des animaux sauvages en Afrique, est mort assassiné dans la nuit du 16 au 17 août.

Le meurtre a eu lieu dans le quartier huppé de Masaki, à Dar es-Salaam, la capitale économique de Tanzanie. Wayne Lotter était à bord d’un taxi qui le conduisait de l’aéroport à son hôtel quand sa voiture a été arrêtée par un autre véhicule, peu avant minuit. Un homme en est sorti, a ouvert sa portière et l’a abattu de deux balles. La police, qui a ouvert une enquête, ne peut à ce stade établir de lien entre ce crime et le braconnage. Mais le militant avait reçu de nombreuses menaces de mort.

Wayne Lotter avait cofondé, en 2009, une association de protection de la nature, la Protected Area Management Solutions (PAMS) Foundation, à la pointe de la lutte contre les trafics d’espèces sauvages. Par un savant mélange de renseignement, de travail avec les communautés et de gestion des aires protégées, elle avait conduit à démanteler de vastes réseaux, contribuant à faire arrêter et condamner des centaines de braconniers.

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«Il est mort courageusement, en se battant pour la cause qui le passionnait le plus», assure au Monde Krissie Clark, le «cœur brisé». Celle qui a créé la PAMS Foundation à ses côtés le décrit comme quelqu’un de «passionné, déterminé, visionnaire», «un mentor incroyable, inspirant, qui avait une pensée tout sauf conventionnelle, avec un très grand sens de l’humour».

Ranger en Afrique du Sud

Peu après l’annonce du décès, les hommages ont afflué au sein de la communauté internationale fédérée autour de la conservation des espèces. «Wayne était un héros pour moi, un héros pour beaucoup, quelqu’un qui a consacré sa vie à la protection de la faune d’Afrique, écrit la célèbre primatologue Jane Goodall, qui a passé l’essentiel de sa carrière en Tanzanie. Les efforts de Wayne contre le braconnage ont fait une grande différence dans la lutte pour sauver les éléphants du commerce illégal de l’ivoire.» «La fondation est largement considérée comme l’un des modèles les plus réussis en Afrique aujourd’hui», abonde l’Agence d’investigation environnementale dans un communiqué.

Wayne Lotter avait débuté son engagement en faveur de la nature et de la faune sauvage comme ranger en Afrique du Sud, notamment au parc national Kruger. Confronté à un trafic rampant – surtout de rhinocéros –, il s’engage alors corps et âme dans la lutte contre ce fléau. «Wayne mangeait, buvait et dormait «travail», se souvient Krissie Clark. Tout son temps libre, il le passait à sauver les éléphants et le reste de la faune sauvage.» L’homme siège aux conseils d’administration de plusieurs groupes de défense animale et devient vice-président de la Fédération internationale des rangers.

En 2006, il rejoint la Tanzanie, l’un des pays qui comptent la plus importante population d’éléphants sur le continent africain, mais aussi l’un des plus touchés par le braconnage. Selon le dernier grand recensement, la population de pachydermes y a chuté de 60% en seulement cinq ans, passant de 109 000 spécimens en 2009 à 43 000 en 2014.

Unité d’élite antibraconnage

Avec ses collègues de la PAMS, Wayne Lotter met peu à peu au point une approche multiforme qui se révèle d’une redoutable efficacité. Il y a d’abord le travail de renseignement, digne des grands films d’action. La PAMS, qui reçoit de l’argent de riches donateurs américains, finance l’Unité tanzanienne d’investigation sur les crimes nationaux et internationaux (NTSCIU), reliée au Ministère de l’intérieur. Depuis novembre 2014, cette structure de contre-terrorisme, fondée en 1998 à la suite des attentats d’Al-Qaida contre l’ambassade américaine de Dar es-Salaam, s’est vue assigner une nouvelle mission: démanteler les filières de braconnage qui sévissent dans le pays.

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Chaque intervention nécessite des mois d’investigations préalables. Composée de soixante hommes, la NTSCIU commence par identifier les suspects, leur localisation, leur rôle supposé dans le réseau et leur numéro de téléphone avant de procéder à des écoutes. Elle analyse ensuite la situation géographique et les systèmes de communication avant de procéder aux arrestations. «En une nuit, nous pouvons arrêter une centaine de personnes et faire tomber un réseau. L’objectif est aussi de ne faire aucune victime collatérale, car nous avons besoin du soutien des communautés locales», détaillait son directeur, Elisifa Ngowi, fin 2015.

Criminels jugés

Le succès est au rendez-vous. En trois ans, la NTSCIU a arrêté près de 1400 braconniers, dont près de 80% ont été jugés. «L’enjeu est d’accompagner les dossiers jusqu’aux tribunaux, en ayant des témoins et des preuves, pour que les crimes ne restent plus impunis», précise Michel Lanfrey. En mars, le plus célèbre trafiquant d’ivoire tanzanien, Boniface Matthew Maliango, surnommé «le Diable», a été condamné à 12 ans de prison. Autre grosse prise: la Chinoise Yang Feng Glan, la «Reine de l’ivoire», arrêtée en octobre 2015, est actuellement jugée pour le trafic illégal de 706 défenses d’éléphants entre 2000 et 2014. Elle risque jusqu’à 30 ans de prison.

La Fondation PAMS estime que ce mode d’action a permis de réduire le trafic de l’ivoire de moitié ces dernières années. «C’est un grand succès. On pense qu’il y a aujourd’hui 60 000 éléphants en Tanzanie, avance Michel Lanfrey. Mais seul le prochain recensement pourra le confirmer.»

La réussite de la PAMS est d’autant plus remarquable que cette organisation est restée de taille modeste: elle compte 36 salariés. «Ces vingt dernières années, des millions de dollars ont été versés pour la conservation sans aucun résultat. La différence ici, c’est que l’argent est directement injecté à la NTSCIU qui, de son côté, a un vrai plan d’attaque pour endiguer le braconnage», expliquait Wayne Lotter au Monde fin 2015. Autrement dit, dans un pays gangrené par la corruption, les dons ne passent plus par le gouvernement tanzanien et ses services, qui en ponctionnaient auparavant une grosse partie. «Les donneurs d’ordre financiers ont maintenant disparu de la scène. Ils ont senti passer le souffle des enquêtes», complète Michel Lanfrey.

Pour l’expert en sécurité, ce modèle ne serait pas forcément reproductible dans d’autres pays africains, en proie à davantage de tensions tribales. «En Tanzanie, l’ancien dirigeant Julius Nyerere a éliminé la majorité des conflits ethniques et imposé le swahili comme langue, rappelle-t-il. Mais ce n’est pas le cas au Kenya, par exemple. Un policier luo ne pourrait pas arrêter un braconnier kikuyu pour tenter de remonter le réseau ou l’inverse. Ce serait sanglant.»

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Reste que la Tanzanie n’est pas totalement sortie d’affaire. «Un autre danger se profile: il semble que les braconniers paient maintenant des rangers dans des parcs. Cela va être difficile, si une omerta se met en place», glisse Michel Lanfrey. Le braconnage n’est pas le seul péril. Les conflits avec les activités humaines – bétail et plantations – sont toujours plus nombreux alors que la population ne cesse de grandir (elle est aujourd’hui de 55 millions de personnes contre 10 millions à l’indépendance du pays en 1961). Un équilibre précaire est à trouver, alors que la vie sauvage attire chaque année plus d’un million de touristes et représente près de 16% du produit intérieur brut.

Lundi, une nouvelle formation de rangers, menée par la PAMS, devait avoir lieu comme prévu. «Nous allons continuer à nous battre, assure Krissie Clark. Nous sommes plus motivés que jamais à maintenir l’héritage de Wayne.»