Samedi prochain, et pendant une dizaine de jours, les 175 pays signataires de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), se réuniront à Doha (Qatar) pour la 15e fois. De longs pourparlers à venir avec, en plat de résistance, le thon rouge. Monaco a lancé l’initiative la première en proposant l’inscription du thonidé en annexe 1, qui implique l’interdiction de tout commerce international. Les enjeux économiques sont énormes.

Aux rayons poissons de nos grandes surfaces, de somptueux filets de thon rougeoyant reposent sur la glace. Thunnus thynnus, le thon rouge? Plus maintenant. Le thon frais vendu actuellement par les grandes enseignes suisses (Coop, Migros et Manor) est de l’espèce Thunnus albacares, l’albacore. Il fréquente le Pacifique ou l’océan Indien, des lieux différents de son cousin menacé. Sept espèces de thon parcourent actuellement le monde mais c’est Thunnus thynnus qui présente la valeur commerciale la plus élevée. En janvier 2006, un spécimen de 214 kg et de 2,5 mètres de long a été adjugé à 311 000 francs suisses sur le marché aux poissons Tsukiji de Tokyo (soit 1450 CHF/kg). Un met de luxe dédié à la préparation des sashimis japonais ou accommodé en sushis. Le Japon importe actuellement 80% des prises de thon rouge, présent dans l’Atlantique Nord et ses mers adjacentes.

L’appât du gain motive les pêcheurs méditerranéens, même si depuis quatre ans, la Convention internationale pour la conservation des thonidés (Cicta) tire la sonnette d’alarme: si les niveaux d’exploitation ne sont pas rapidement réduits, l’effondrement du stock de thon rouge en Atlantique Est (le plus important en volume) est fortement probable dans un futur proche. Les pêcheurs ne veulent pas y croire. Pour eux, le poisson se porte bien. Au sein de la Cicta, l’avis des scientifiques commence toutefois à être écouté. La convention diminue progressivement les quotas de captures autorisées: de 32 000 tonnes en 2006 à 25 500 tonnes pour cette année. Mais la polémique rebondit fin 2009. Des survols aériens réalisés l’année dernière dans le golfe du Lion et en Méditerranée Nord occidentale, ont montré des concentrations en poissons deux fois supérieures à celles observées sur la période 2000-2003.

«Le suivi aérien est un des rares outils scientifiques qui nous permet d’avoir une information directe sur l’évolution des stocks de thons au cours du temps, commente Jean-Marc Fromentin, biologiste à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer), à Sète, et expert pour la Cicta. C’est une méthode intéressante mais qui doit être élargie à d’autres zones de reproduction, ou de nutrition du thon rouge, pour que nous ayons une vue d’ensemble cohérente.» Sur les deux zones observées, le chercheur confirme le doublement de la densité de poissons, qui concerne avant tout des individus pesant moins de 30 kg. Rien de surprenant à cela, «cette observation concorde assez bien avec l’interdiction, en 2007, de pêcher des thons sexuellement immatures, c’est-à-dire de moins de 30 kg. Une mesure qui a été réellement appliquée et contrôlée, d’où l’accumulation de la biomasse en juvéniles.»

Thunnus thynnus est un animal de haute mer. Poursuivant les bancs de poissons fourrage (anchois, calamars…) à travers les océans, il est capable de réaliser des pointes à plus de 30 km/h. Sa grande rapidité ainsi que l’étendue de son aire de répartition rendent impossible son suivi lors de campagnes d’observation scientifique classiques, comme celles faites régulièrement pour d’autres stocks de poissons (hareng, morue…). La Cicta a prévu de reconduire plusieurs suivis aériens cette année: de nouvelles données fiables mais insuffisantes en nombre pour juger de l’état des stocks de thon rouge. Pour ce faire, elle a recours aux statistiques de pêche: déclaration des captures et composition en taille de celles-ci notamment. Mais tout le monde ne joue pas le jeu et l’ensemble des scientifiques reconnaît le manque de fiabilité de ces données indirectes, donc de leurs calculs. Pour exemple, sur la période 2003/06, les captures officiellement déclarées par les pécheurs en Méditerranée et en Atlantique Est, ont été de 30 000 tonnes/an. L’évaluation faite par l’Ifremer des prélèvements effectifs avoisine, elle, 50 000 tonnes/an.

Au-delà de ces incertitudes sur les données, d’autres analyses semblent indiquer que le potentiel de production du stock était dans le passé de l’ordre de 25 000 tonnes/an, soit deux fois moins que la pression de pêche. Le thon rouge serait donc largement surexploité. «C’est le cas depuis dix ans, commente Jean-Marc Fromentin. Même s’il est difficile d’évaluer la biomasse absolue du thon avec précision – peut-être cinq millions d’individus, il est certain qu’elle a énormément diminué ces dernières années.»

Les différentes évaluations chiffrées de ce déclin, qui seront débattues la semaine prochaine à Doha, constituent le sésame permettant au thon rouge de rejoindre l’annexe 1 de la CITES. Une proposition soutenue par les Etats-Unis et la Suisse, notamment, mais fortement combattue par le Japon. Si elle est acceptée, le thon rouge ira rejoindre des stars incontournables de la biodiversité animale comme l’éléphant d’Asie et la baleine bleue.

Sera-t-il alors sauvé de l’extinction, comme l’espère le WWF? Stricto sensu, il s’agit plus d’une question de gestion des ressources que d’extinction. Le thon rouge – s’il devient trop rare pour que la pêche soit rentable – risque plus de disparaître totalement des assiettes que des mers. Son mode de reproduction l’en préserve. Comme tout poisson osseux qui émet ses œufs dans l’eau libre pour être fécondés, c’est la loi du «toujours plus» qui prévaut: une femelle de vingt ans pond jusqu’à 400 millions d’œufs lors de la période de reproduction. Un potentiel de reproduction énorme. De quoi permettre à quelques rejetons d’échapper aux prédateurs, même à l’homme.

En 2006, un spécimen de 214 kg a été adjugé à 311 000 francs au marché des poissons de Tokyo