Voilà un rapport d’une rare tenue scientifique et qui, en même temps, manifeste son émotion et sa surprise 1: «Notre comité n’était pas préparé à la gravité des découvertes que nous avons faites», écrit Steven H. Woolf, son rédacteur principal. La surprise, c’est que, comparée à celle des habitants de 16 autres pays développés (dont la Suisse), la santé des Américains est mauvaise. La plus mauvaise de tous.

Pour quelle raison? Le rapport examine les systèmes de santé. Celui des Etats-Unis se montre le plus inadapté et le moins efficient. Pas d’assurance universelle, médecine de premier recours anémique et coordination des soins déficiente. Est-ce tout? Non. L’explication ne suffit pas. En creusant, les experts ont découvert que la cause la plus déterminante tient à l’organisation du pays. C’est hors de la lumière habituelle du système sanitaire, dans la mauvaise qualité de l’enseignement ou les inégalités croissantes, que se développe le surplus de pathologies. Mais aussi dans des domaines plus subtils, liés au mode de vie et aux valeurs partagées. Si bien que même les Américains éduqués, assurés et soucieux de leur corps sont en moins bonne santé que leurs équivalents habitant les autres pays développés.

Parmi les catégories de population pour lesquelles les résultats américains sont les plus catastrophiques: les enfants et adolescents. Par rapport à ceux des 16 autres pays, les nouveau-nés y ont un poids inférieur, les adolescents sont plus obèses, meurent davantage d’accidents de voiture et d’homicides, présentent les taux de grossesse et de maladies sexuelles les plus élevés. Cette mauvaise santé des jeunes Américains est «une tragédie» selon les mots de Woolf. Mais une tragédie silencieuse: nourris par un discours d’autosatisfaction mi-populiste mi-consumériste, la plupart des parents pensent que leurs enfants vivent dans un pays idéal.

Face à la réalité, pourtant, le roi américain est nu. Posséder le système de santé le plus coûteux ne suffit pas à assurer le bien-être d’une population. Exercer le plus puissant et fascinant soft power mondial, pas davantage. Dans leur lenteur à prendre conscience de leur faillite sanitaire et à en tirer les conséquences, les Etats-Unis ont cependant une consolation: ils sont accompagnés de la cohorte de pays qui les considèrent encore comme un modèle de développement.

La santé, c’est comme une civilisation: cela résulte in fine de la manière de traiter les plus vulnérables, de lutter contre les stigmatisations, de protéger les faiblesses. Dans tous les pays, elle dépend des niveaux de culture, d’enseignement, de justice, d’information, de recherche. Sur la santé de la population, la sophistication du management du système de santé ou le degré atteint en médecine de pointe n’ont qu’un impact limité. Seule compte vraiment la réalité vécue – ou non – de quelques principes éthiques fondamentaux.

1. «US Health in International Perspective: Shorter Lives, Poorer Health». The National Academies Press, 2013.

* Rédacteur en chef de la «Revue médicale suisse»