Cette semaine, nos articles de la rubrique Sciences sont consacrés aux portraits de cinq femmes, cinq brillantes scientifiques aux découvertes pionnières ou décisives, et que l’histoire des sciences a oubliées.

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N’en déplaise à certains, la science des changements climatiques est désormais bien établie. L’existence de l’effet de serre et son rôle dans les variations du climat ont été démontrés dès le milieu du XIXe siècle. Barbe fournie, œil sévère et redingote ajustée, les pionniers de la climatologie étaient pour la plupart des hommes. Mais pas tous. En découvrant les gaz à effet de serre, l’Américaine Eunice Foote a aussi apporté sa pierre à l’édifice, avant de sombrer dans l’oubli.

C’est à un géologue américain retraité, Ray Sorenson, qu’on doit la redécouverte de ses travaux. En 2011, ce passionné de vieux journaux scientifiques tombe par hasard sur un article, datant de 1857, paru dans la revue The American Journal of Science and Arts, dans lequel la chercheuse décrit une de ses expériences. Elle a placé des thermomètres dans des cylindres de verre emplis de différents mélanges gazeux, avant de les exposer au soleil. Elle découvre ainsi que certains gaz, en particulier le CO2, retiennent davantage la chaleur que les autres. «Une atmosphère constituée de ce gaz donnerait à notre Terre une haute température», souligne Eunice Foote dans son étude.

Absente des manuels d’histoire

Cela vous dit quelque chose? C’est exact: l’Américaine vient d’identifier la mécanique de base des changements climatiques! «Foote semble bien avoir été la première personne à remarquer la capacité du dioxyde de carbone et de la vapeur d’eau à absorber la chaleur, et à établir un lien direct entre la variabilité de ces constituants atmosphériques et le changement du climat», indique l’historien américain Roland Jackson, dans un article publié l’année dernière par la Royal Society.

Une atmosphère constituée de ce gaz [carbonique] donnerait à notre Terre une haute température

Eunice Foote, 1857

Et pourtant: en 2020, (presque) plus personne ne connaît Eunice Foote. Son nom n’apparaît pas dans les manuels d’histoire des sciences et aucun portrait d’elle ne nous est parvenu. «Je dois reconnaître que je n’avais jamais entendu parler d’elle», confie la climatologue Martine Rebetez, de l’Université de Neuchâtel et de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage WSL.

A visualiser:Un court métrage de 2018 sur Eunice Foote (en anglais)

L’historien de l’Université de Californie John Perlin, qui écrit un livre sur Eunice Foote, a tout de même réussi à reconstituer certains éléments de sa biographie. Elle naît en 1819 dans l’Etat de New York, au sein d’une famille de 11 enfants. Durant sa scolarité, elle a la chance de fréquenter un des rares établissements qui enseignaient déjà les matières scientifiques aux filles. Elle épouse un juge et inventeur spécialisé dans les brevets, Elisha Foote, qui partage son intérêt pour les sciences, et avec lequel elle a deux filles.

L’histoire a retenu que c’est un homme, l’Irlandais John Tyndall, qui a découvert les gaz à effet de serre. Trois années après Eunice Foote, cet alpiniste et physicien établi publie une étude dans les Proceedings of the Royal Society of London. Il y démontre que la vapeur d’eau et le CO2 absorbent la chaleur lorsqu’ils sont exposés à un rayonnement infrarouge, et non pas au soleil, comme dans l’expérience de l’Américaine. Il va donc un pas plus loin qu’elle, en mettant précisément le doigt sur ce qui se passe sur Terre avec l’effet de serre: la chaleur émise par la surface de notre planète se retrouve piégée au niveau de l’atmosphère, qui agit alors comme une couverture.

Recherches en amatrice

Vu d’aujourd’hui, on peut s’étonner que Tyndall ne fasse aucune référence à l’expérience pourtant antérieure de sa consœur des Amériques. Dans ses écrits, le physicien a l’habitude de rendre hommage à ceux qui l’ont inspiré, comme le savant genevois du XVIIIe siècle Horace Bénédict de Saussure. Tyndall s’est-il approprié le travail de Foote sans la créditer? Ou deux grands esprits ont-ils eu la même intuition, à quelques années d’intervalle et à des milliers de kilomètres de distance?

Tyndall s’est-il approprié le travail de Foote sans la créditer? Ou deux grands esprits ont-ils eu la même intuition, à quelques années d’intervalle et à des milliers de kilomètres de distance?

Les avis sont partagés. L’historien Roland Jackson, auteur d’une biographie de Tyndall, est convaincu que ce dernier n’avait pas entendu parler de Foote. John Perlin est persuadé de l’inverse. Il est évident que le savoir scientifique ne circulait pas aussi facilement au XIXe siècle qu’aujourd’hui, mais l’étude d’Eunice Foote avait bien été reprise dans des revues européennes. «Même s’il avait connaissance de son travail, il est possible que Tyndall n’ait pas voulu citer Eunice Foote, car cela aurait déprécié ses propres travaux de s’appuyer sur ceux d’une femme, une Américaine de surcroît, à une époque où le Vieux-Continent dominait encore largement la recherche scientifique», estime Martine Rebetez.

Eunice Foote effectuait ses recherches en amatrice, comme toutes les femmes scientifiques d’alors. On peut soupçonner qu’elle a dû batailler pour faire connaître ses résultats. Pour preuve, ce n’est pas elle qui a présenté ses propres travaux lors de la dixième rencontre de l’Association américaine pour l’avancement des sciences, en 1856 à Albany, comme l’ont fait les autres scientifiques, tous des hommes. Un autre chercheur a lu son travail, après un préambule dans lequel il insistait sur le fait que «la science n’a pas de pays ni de sexe».

Droits des femmes

Au cours de sa «carrière» scientifique, Eunice Foote a encore publié une étude sur la physique de l’atmosphère et déposé plusieurs brevets. Probablement inspirée par les difficultés qu’elle rencontrait dans le monde de la recherche, elle s’est aussi investie dans la lutte pour les droits des femmes. Elle et son mari font partie des signataires d’une déclaration réclamant le suffrage pour les femmes, écrite à l’issue de la Convention de Seneca Falls de 1848.

Pour Martine Rebetez, l’histoire d’Eunice Foote illustre le problème du manque de crédibilité qu’ont rencontré – et rencontrent encore parfois – les femmes scientifiques. Comme dans Le Petit Prince de Saint-Exupéry, quand un astronome turc vêtu en habits traditionnels présente la découverte d’une nouvelle planète lors d’un colloque, personne ne l’entend. Quand il revient plus tard en complet-cravate, il est pris au sérieux. Eunice Foote aurait eu plus de chance de passer à la postérité si elle avait porté barbe et redingote.

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