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L’hiver approche. Les cas de covid augmentent. Politiques et responsables donnent de la voix, tels que Emmanuel Macron mardi soir et son annonce concernant sa volonté de donner un coup de fouet au rappel vaccinal, ou le directeur de l’OMS Europe, Hans Kluge, déplorant vendredi que «nous sommes, de nouveau, à l’épicentre» de l’épidémie.

L’Allemagne, première économie européenne, a atteint un taux d’incidence quotidien de 335 cas par million d’habitants lors de la première semaine de novembre, un niveau record depuis le début de la pandémie. Au Royaume-Uni, il s’élevait à plus de 500, et même près de 900 en Autriche, l’un des plus élevés du monde.

En Suisse, on dénombrait dans le même temps 279 cas pour 1 million d’habitants et 4150 cas dans les dernières vingt-quatre heures, un niveau qui n’avait plus été atteint depuis janvier 2021. Pour ne rien arranger, les infections «doublent toutes les deux semaines», a ajouté la cheffe de la section maladies infectieuses de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), Virginie Masserey, le 9 novembre.

L’Europe semble donc engagée sur une dangereuse trajectoire, poussant Hans Kluge à préciser que «nous pourrions voir un autre demi-million de décès dus au Covid-19 dans la région d’ici à février» si la situation se confirmait.

Le scénario de 2020, annus horribilis, est-il en train de se répéter? La situation épidémiologique, en tout cas, a un certain goût de déjà-vu. Comment l’expliquer? Et à quoi ressemblera l’hiver? Pour en dégager une esquisse, nous avons fait le point avec deux experts.

1. Est-on en train de revivre le même scénario qu’en 2020?

Après deux mois de décrue, la pandémie de Covid-19 a sans conteste regagné du terrain sur le Vieux-Continent. «Cette nouvelle vague pandémique déferle avec une rare violence en Europe centrale et de l’Est, des pays baltes à la Grèce, de la Hongrie à la Russie et en Ukraine, observe Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale de l’Université de Genève. Ces régions sont caractérisées par un niveau très élevé des contaminations, des hôpitaux débordés et une mortalité souvent alarmante. La couverture vaccinale y est souvent beaucoup plus faible qu’en Europe de l’Ouest.»

Si les pays de l’Europe de l’Ouest connaissent aussi un rebond important de la pandémie, – l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Autriche rapportent des vagues d’infections les plus fortes jamais enregistrées depuis le début de la crise sanitaire – les niveaux d’hospitalisations et de décès restent toutefois plus bas que lors des vagues subies avant l’apparition de la vaccination. «Ceux-ci ont été réduits d’un facteur trois à dix pour des niveaux de contamination comparables, pointe Antoine Flahault. Cette tendance se constate également en Suisse, en France, en Italie ou au Portugal, qui connaissent aussi – bien que depuis plus récemment – une recrudescence des infections.»

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«Comme en 2020, la situation est préoccupante, mais la décorrélation entre l’augmentation des cas et celle des hospitalisations et des décès rappelle qu’il ne s’agit pas du même degré d’urgence», analyse Julien Riou, épidémiologiste à l’Université de Berne. Cette fois en effet, les vaccins à disposition, très efficaces pour réduire les cas graves, donnent un peu de mou aux hôpitaux.

2. Pourquoi les cas remontent-ils?

Plusieurs facteurs entrent en jeu, selon les scientifiques.

La météo généralement humide profite à la transmission virale, et de manière indirecte incite les humains à vivre davantage à l’intérieur, ce qui favorise également la contagion.

Viennent ensuite l’assouplissement des mesures sanitaires, le relâchement des gestes barrières et de la distanciation sociale, conséquence d’une lassitude compréhensible certes, mais qui tombe au mauvais moment. «Il est difficile d’imputer au seul relâchement des gestes barrières le rebond que l’on connaît aujourd’hui en Europe, nuance Antoine Flahault. Certes les pays qui ont assoupli leurs mesures connaissent un rebond qui semble plus précoce et plus prononcé. Néanmoins le Royaume-Uni, dont le nombre de nouvelles infections se maintient à un niveau élevé, ne voit pas son incidence augmenter, mais observe au contraire une certaine décrue assez inexplicable, et cela alors même que les pays qui n’ont pas relâché leurs mesures subissent une augmentation des cas à leur tour.»

Autre facteur plausible: l’immunité vaccinale, qui, passé un certain temps, faiblirait contre les infections (mais pas ou peu contre les hospitalisations). C’est la raison pour laquelle la troisième dose a été décidée dans de nombreux pays européens.

Enfin, l’émergence d’un «sous-variant» Delta, nommé Delta +, soupçonné d’être environ 10% plus transmissible que le déjà très transmissible Delta, pourrait aussi contribuer au marasme actuel.

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Malgré ces nombreux facteurs évoqués, «le nœud du problème reste avant tout la couverture vaccinale, généralement insuffisante en Europe», affirme pour sa part Julien Riou. Pour l’illustrer, l’épidémiologiste rappelle que les pays avec les plus importantes couvertures vaccinales tels que l’Espagne (80%) et le Portugal (98% des plus de 25 ans) sont aussi ceux qui observent le moins de cas actuellement. Plus localement, les cantons suisses les moins vaccinés (notamment en Suisse centrale) correspondent à ceux qui déplorent le plus de cas, relève-t-il.

3. Quelles sont les populations les plus touchées?

«Il est clair que les groupes les plus atteints sont les personnes les moins vaccinées de la population, appuie Antoine Flahault. Cela commence donc par les enfants de moins de 12 ans, toutefois les adolescents – qui sont moins vaccinés que les adultes – sont aussi fortement touchés par cette nouvelle vague.»

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Avec 227 cas pour 100 000 habitants durant la semaine du 25 au 31 octobre, la tranche d’âge des 10-19 ans continue en effet à représenter la frange de la population la plus infectée par le SARS-CoV-2, comme c’est le cas depuis la fin du mois d’août. «Pour toutes les maladies à virus respiratoires, à commencer par la grippe, les moins de 20 ans représentent la moitié des infections et sont donc un moteur de la transmission. Il en va de même pour le coronavirus, ajoute Antoine Flahault. Comme il est aussi plus difficile de faire respecter les gestes barrières aux enfants, que ces derniers passent des heures dans des salles fermées, bondées, souvent mal ventilées, ils réunissent toutes les conditions favorables pour qu’ait lieu une explosion des chaînes de contamination.»

4. Pourquoi la stratégie du «tout vaccinal» n’est-elle pas la bonne parade?

Depuis l’été, le gouvernement britannique s’est fait le chantre de la stratégie dite du «tout vaccinal», levant par la même occasion les dernières restrictions sanitaires appliquées, telles que la distanciation physique et le port du masque obligatoire. Las, le pays a vu une véritable flambée des infections, culminant à plus de 40 000 nouveaux cas quotidiens au début du mois de novembre.

«Les Danois, en levant toutes leurs mesures le 10 septembre dernier, ont également misé sur leur couverture vaccinale et redoutent aujourd’hui que le rebond important qu’ils observent en vienne à saturer leurs hôpitaux, analyse Antoine Flahault. [Le gouvernement a annoncé le 8 novembre réintroduire prochainement le certificat covid Coronapass, ndlr.] Clairement, la stratégie du tout vaccinal n’a pas sa place désormais, sachons apprendre des leçons de nos voisins et combiner au vaccin les autres mesures efficaces de lutte contre le coronavirus, comme le port du masque de manière rigoureuse en milieu intérieur et un plan visant à une ventilation efficace et monitorée des lieux clos.»

Plus que l’échec du tout vaccinal, ce serait d’abord l’incapacité de convaincre un nombre suffisant de personnes de se faire vacciner qui aurait mis l’Europe dans de tels draps, fait valoir de son côté Julien Riou.

5. A quoi doit-on s’attendre les prochains mois? Y a-t-il à nouveau un risque de saturation des hôpitaux?

C’est, selon les experts, la grande question de la rentrée. «Il semble qu’une saturation des hôpitaux soit encore possible en Europe de l’Ouest, en particulier avec le variant Delta, très transmissible mais aussi plus virulent que les souches précédentes», s’inquiète Antoine Flahault.

Au vu de la force et de la vigueur des vagues observées en Allemagne, aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni, pays plus vaccinés que la Suisse, il semble que le vaccin ne protège que très imparfaitement contre la transmission du virus – de 60 à 70%, selon Julien Riou qui cite les résultats d’une étude néerlandaise.

Si la vaccination protège toujours à 90% contre les formes graves de la maladie – Jusqu'à présent en Suisse moins de 10% des personnes hospitalisées en raison du SARS-CoV-2 étaient entièrement vaccinées, selon les chiffres de l’OFSP –, il reste un risque résiduel de 10% qui n’est pas négligeable, «surtout si l’on ajoute à cela la proportion de personnes âgées et à risque qui ne sont toujours pas vaccinées et qui emplissent aujourd’hui les lits de soins intensifs», ajoute Antoine Flahault.

Par ailleurs, la Suisse compterait actuellement environ 19% d’adultes non immunisés, d’après un calcul exposé par Virginie Masserey et prenant en compte les personnes vaccinées comme celles guéries. «Cela représente plus d’un million d’adultes vulnérables, et potentiellement plusieurs dizaines de milliers d’hospitalisations», de quoi saturer les services d’urgence, a-t-elle alerté.

«Il faut s’attendre à voir, ces prochains mois, une transmission virale stabilisée à un niveau intermédiaire, avec un nombre de décès vraisemblablement en deçà de celui connu en 2020», estime Julien Riou. Avant de conclure: «Mais il sera regrettable de se dire que ce sont autant de morts qui auraient pu être évitées.»