Les Russes ont tenu à tout prix à ce que leur station spatiale Mir puisse fêter ses 15 ans. Sentiment de fierté légitime pour ce qui fut le symbole d'une maîtrise incontestable des vols habités de longue durée dans l'espace. A l'heure du bilan, on ne retiendra toutefois que les événements qui ont marqué ces quinze années; tous ne sont pas à saluer avec des brassées de lauriers mais tous ont amplement démontré la complexité du maintien de la présence humaine dans l'espace, les difficultés de la vie en commun des mois durant dans un milieu aussi confiné, le courage, les grandeurs mais aussi les mesquineries de ceux qui ont surmonté ces épreuves.

La mise en orbite

Mir, dont le nom signifie «monde» et «paix» en russe, devait succéder aux sept stations expérimentales Saliout mises en orbite entre 1971 et 1982. Le module de base de Mir, 21 tonnes, 13 m de long, est lancé le 20 février 1986; il se présente comme deux boîtes de conserve aux diamètres différents et mises bout à bout, qui abritent à la fois le compartiment de travail-pilotage et le living-room-cuisine. Les cosmonautes Kizim et Soloviev, qui l'inaugurent la même année, font la navette au moyen d'un véhicule Soyouz entre Mir et Saliout 7, encore en orbite; ils déménagent les équipements encore utilisables dans le complexe orbital en phase d'assemblage.

Maudit sac d'ordures

Comme le raconte Anatoly Zak, l'un des meilleurs connaisseurs de la présence russe dans l'espace (www.russianspaceweb.com), l'arrivée du deuxième élément de la station, le module Kvant-1, en avril 1987, n'est pas une partie de plaisir. Le système d'amarrage refuse de fonctionner. Les deux «résidents», Romanenko et Laveikin, doivent effectuer une sortie dans l'espace et découvrent que le mécanisme est bloqué par un sac de détritus; il suffit de l'enlever pour que le module de 11 tonnes s'accouple correctement.

Une collision manquée

L'année suivante, au mois de septembre, Lyakhov et Momand quittent la station pour redescendre sur Terre; à la suite d'une fausse manœuvre, leur véhicule Soyouz se met à tourner dangereusement sur lui-même alors qu'il est encore à proximité immédiate de Mir. C'est la première collision manquée; il y en aura d'autres, plus «réussies».

Davantage de confort

L'arrivée du module Kvant-2, en décembre 1989, marque une amélioration sensible des conditions de vie à bord. Ce module de 20 tonnes est à la fois un laboratoire de biologie et une plate-forme d'observation de la Terre. Il sert aussi de réservoir d'eau pour les douches, d'usine à oxygène et comporte un sas d'accès au vide spatial plus confortable. Kvant-2 est de surcroît divisé en trois compartiments étanches, une caractéristique qui sera mise en valeur moins d'une année plus tard.

Porte récalcitrante

Au début de leur mission de six mois, les cosmonautes Soloviev et Balandine remarquent que la protection thermique de la capsule de retour sur Terre de leur véhicule Soyouz a été endommagée lors du lancement. Ils reçoivent l'autorisation d'aller réparer l'isolation, le 17 juillet 1990, ce qui exige de sortir de la station. Après une sortie épuisante de plus de 7 heures à la limite d'autonomie de leur scaphandre, ils regagnent la station et s'aperçoivent qu'ils ne peuvent fermer la porte du sas, qui s'ouvre vers l'extérieur et ne se plaque donc pas automatiquement contre le chambranle à la repressurisation du sas. A bout d'oxygène, ils ne doivent d'avoir la vie sauve qu'au fait de pouvoir dépressuriser le compartiment suivant et central de Kvant-2 qui fonctionne alors comme un sas de secours. La porte sera réparée lors d'une deuxième sortie mais la leçon est bonne: sur le segment russe de la Station spatiale internationale, la porte du sas s'ouvre vers l'intérieur même si c'est moins pratique pour les cosmonautes de sortie…

Arrivée des derniers labos

En1990 toujours, le module Kristall, 20 tonnes et 12 m de long, s'amarre à son tour à la station Mir en face de Kvant-2. Ce laboratoire doit servir à l'étude et l'élaboration de matériaux dans l'espace. Les deux derniers modules, Spektr et Priroda pour l'observation de la Terre et de son environnement, suivront en 1995 et 1996. C'est dire que certains éléments de la station Mir sont bien plus jeunes que le bloc principal, mais ne sont pas forcément en meilleur état comme on va le voir.

Rendez-vous ratés

En mars 1991, un cargo automatique Progress doit interrompre une première approche de la station. Un deuxième essai se solde par une quasi-collision, l'engin de 7,5 tonnes frôle Mir. Les cosmonautes Afanasiev et Manarov sont chargés de résoudre le problème en utilisant leur Soyouz; eux aussi doivent s'y reprendre à deux fois pour réussir l'amarrage. Ils découvrent la raison de leurs ennuis: il manque une des antennes de Kurs, le système de rendez-vous automatique qui équipe la station!

Une collision réussie

La première vraie collision se produit le 14 janvier 1994: les cosmonautes Tsibliev et Serebrov retournent sur Terre après six mois dans l'espace. A bord du Soyouz, ils effectuent un tour d'inspection autour de la station. De trop près, car ils touchent à deux reprises le module Kristall, sans l'endommager gravement. Origine probable de l'incident: un dépassement de la limite de poids autorisé sur le Soyouz, l'équipage ayant ramené quelques souvenirs supplémentaires de la station.

Incendie à bord

Le 23 février 1997, Alexandre Lazutkin enclenche une capsule génératrice d'oxygène. Une manœuvre de routine, exigée par le nombre de personnes – six – qui se trouvent à bord lors de ce changement d'équipage. L'opération tourne au désastre; la capsule s'enflamme et se transforme en lampe à souder qui virevolte dans le module Kvant-1 comme un volcan de 1er août, sans que les cosmonautes Korzun, Tsibliev et Kaleri, Ewald et Linenger s'en rendent compte dans le module de base. Finalement, la fumée, le feu, l'odeur les alertent. Les deux premiers extincteurs activés refusent de fonctionner. Les occupants doivent enfiler leur masque à gaz et chacun songe déjà à rejoindre sa place dans les canots de sauvetage, deux véhicules Soyouz, amarrés à deux extrémités de la station, dont un juste de l'autre côté du feu… Ce ne sera pas nécessaire car, finalement, un troisième extincteur parvient à bout de la flamme que l'on devine à travers le rideau de fumée noire. Les six hommes ont eu chaud, au propre et au figuré.

La fuite d'air

Quatre mois plus tard, le 25 juin, Lazutkin et Tsibliev, qui ont déjà vécu le cauchemar de l'incendie, ainsi que Michael Foale, vont connaître les affres de la plus terrible collision qui ait jamais eu lieu dans l'espace. Les deux Russes doivent tester le système de rendez-vous manuel qu'ils ont à disposition en cas de défaillance du système Kurs. L'opération tourne au cauchemar. Le vaisseau Progress percute les meilleurs panneaux solaires de la station avant de percer la coque du module Spektr. Avec un sifflement caractéristique, l'air s'échappe lentement mais inexorablement par l'orifice. Tsibliev parvient à localiser très vite la perforation. Les trois hommes isolent le module qui ne sera plus repressurisé.