biologie

Comment éviter que des recherches ne soient détournées par des terroristes

Certaines expériences scientifiques peuvent être utilisées pour en tirer des armes biologiques. Comment éviter qu’un virus ultradangereux ne tombe entre de mauvaises mains? L'Académie suisse des sciences naturelles s'est penchée sur la question

Imaginez qu’un groupe terroriste ou criminel se procure un microbe ultra-virulent et contagieux issu d’un laboratoire de recherche: un simple objet d’étude pourrait ainsi se transformer en une arme redoutable, susceptible de faire des ravages dans la population! Quoique hypothétique, cette menace est de plus en plus prise au sérieux, dans un contexte international de multiplication des attaques terroristes. Cette prise de conscience a récemment amené l’Académie suisse des sciences naturelles (SCNAT) à éditer une brochure qui sensibilise les chercheurs sur le risque de détournement de leurs travaux. Publiée le 8 mai, elle avance également des pistes concrètes pour limiter les possibilités de vol d'organismes dangereux, de réplication de résultats sensibles ou d'autres types d'exactions.

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L’usage d’armes biologiques n’est pas en soi une nouveauté: au XVIIIe siècle déjà, en Amérique du Nord, les Britanniques ont distribué des couvertures portant le virus de la variole afin de déclencher des épidémies chez leurs ennemis français et amérindiens. Autour de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs pays ont développé des armes biologiques.

La communauté internationale s’est cependant engagée à y renoncer dans le cadre de la Convention sur les armes biologiques ou à toxines, ratifiée en 1972. Plus récemment, les craintes ont porté sur des actions terroristes. Ces inquiétudes se sont confirmées en 2001 aux Etats-Unis, lorsque des lettres contenant des spores d’anthrax ont causé la mort de cinq personnes et en ont infecté 17 autres – l’enquête du FBI a conclu qu’elles avaient été envoyées par un scientifique.

Anticiper un vol ou une autre exaction volontaire est beaucoup plus difficile que de prévenir les accidents

Ursula Jenal, spécialiste de la biosécurité

Différents types d’études, pourtant menées avec des objectifs louables, ont le potentiel d’être détournées. «Les expériences les plus sensibles sont bien sûr celles qui mettent en jeu des agents biologiques dangereux, mais d’autres domaines, comme celui des modifications génétiques ou des nanotechnologies, peuvent aussi être concernés», souligne Martine Jotterand, professeure honoraire à l’Université de Lausanne, qui a contribué aux travaux de la SCNAT. «Les scientifiques qui manipulent des pathogènes dangereux sont soumis à de nombreux règlements qui visent à rendre leur travail sûr. Ces mesures sont très efficaces pour prévenir les accidents. Mais anticiper un vol ou une autre exaction volontaire est beaucoup plus difficile», affirme la spécialiste de la biosécurité Ursula Jenal, auteure de la brochure de la SCNAT.

Virus rendu plus dangereux

Plusieurs études récentes ont été montrées du doigt en raison de leur dangerosité en cas de récupération. Ainsi, en 2005, des scientifiques ont recréé en laboratoire le virus de la grippe de 1918, dite grippe espagnole, qui aurait fait à l’époque entre 25 à 30 millions de morts. Que se passerait-il si ce virus était dérobé et libéré dans la nature?

La même question s’est posée en 2012 lorsque deux groupes de recherche ont manipulé le virus de la grippe aviaire H5N1 de manière à le rendre transmissible entre mammifères, ce qu’il n’est normalement pas. «A une époque, certains chercheurs ont pu faire des expériences dangereuses de manière innocente. Mais aujourd’hui, on ne peut malheureusement plus banaliser ce type de démarche. Il faut mettre en balance le bénéfice qu’on attend d’une étude par rapport à ses risques», estime le virologue Laurent Kaiser, des Hôpitaux universitaires de Genève.

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Des lois sur la sûreté de la recherche biologique

Certains pays, comme les Etats-Unis ou le Danemark, ont édicté des lois visant à accroître la sûreté de la recherche biologique. Mais pour Ursula Jenal, de nouvelles réglementations pourraient s’avérer contre-productives: «Par exemple, interdire certaines recherches sur les virus ralentirait le développement de nouveaux vaccins, sans forcément faire disparaître le danger.» D’où l’importance de développer un comportement responsable chez les chercheurs, notamment par le biais de codes de conduite. «A chaque étape de son travail, le scientifique devrait se poser la question de savoir si le risque est acceptable, en évaluant à la fois la probabilité qu’un détournement survienne et son impact potentiel», suggère Martine Jotterand.

Manipulations génétiques accessibles

Les stratégies de recherche peuvent être conçues de manière à être moins dangereuses: travailler avec des micro-organismes à la virulence atténuée constitue une bonne piste. La publication des résultats des expériences sensibles soulève aussi des questions. Faut-il rendre publique une étude qui indique comment renforcer la dangerosité d’un virus, au risque qu’une personne mal intentionnée reproduise ces instructions? Les scientifiques ne voient pas d’un bon œil les contraintes qui pourraient concerner les publications de leurs résultats, car ces dernières sont au cœur du processus scientifique, notamment pour la promotion des carrières.

Alors, doit-on redouter une attaque au super-virus? Sans pour autant minimiser le péril, les experts se montrent rassurants: «De nouveaux outils, notamment de manipulations génétiques, rendent aujourd’hui certaines expériences plus accessibles. Mais la mise au point d’une arme biologique demeure extrêmement ardue, car elle nécessite des infrastructures et des connaissances très importantes», assure Martine Jotterand.

Quant à Laurent Kaiser, philosophe, il rappelle que «c’est la nature qui est la pire des bioterroristes! Pas besoin de chercher dans les laboratoires, on peut trouver des organismes très dangereux dans notre environnement, par exemple en les récupérant auprès de leurs vecteurs animaux.» Voilà qui est réconfortant.

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