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TECHNOLOGIE

Explorer les océans dans son sous-marin de poche

Le marché des submersibles personnels est en pleine croissance. Auprès d’une élite, certes. Mais ces personnes riches les mettent de plus en plus à disposition de scientifiques, voire du public. Les océans: nouveaux espaces de découverte ouverts à tous?

C’est un nouveau monde qui s’ouvre aux passionnés de nature: les fonds marins au large de la Côte d’Azur. Fin juillet 2017, le préfet maritime de la Méditerranée a signé le premier arrêté français autorisant la plongée de sous-marins privés dans les eaux territoriales, jusque-là interdite. Car outre les submersibles militaires et scientifiques, un segment de loisir se développe dans le monde: celui des bathyscaphes personnels. Depuis quelques mois surtout, plusieurs sociétés proposent des modèles de plus en plus attractifs et luxueux.

Sur un site spécialisé, le patron de l’une d’elles, l’américaine Triton Submarines, explique que la tendance date d’une dizaine d’années: «Lorsque nous avons avancé l’idée de sous-marins personnels dans des salons nautiques, on nous riait au nez, affirme Patrick Lahey. Personne – nous disait-on – ne voudra sur son yacht d’un tel engin, trop dangereux et complexe. En fait, nos sous-marins ne sont ni l’un ni l’autre.»

Triton affiche désormais une quinzaine de modèles à la vente. La société européenne U-Boat Worx occupe également une place importante sur le marché. Toutes deux proposent des embarcations similaires: un châssis sur lequel est greffée une grosse bulle en verre acrylique, épais de 20 à 30 cm pour résister à la pression des profondeurs (jusqu’à 2300 m pour Triton) mais permettant une vision à presque 360°; des moteurs à hélices électriques alimentés par des batteries (lithium) ayant une autonomie de l’ordre de quelques heures; et un nombre de sièges variable, de deux ou trois (pour les modèles courants) à neuf.

Chez U-Boat Worx notamment, on pousse les détails du luxe très loin: sièges en cuir, système musical «surround», climatisation pour les mers chaudes… L’entreprise américaine Hawkes Ocean Technologies, elle, a créé un autre design: ses submersibles nommés DeepFlight, qui n’atteignent que quelques dizaines de mètres de profondeur, ressemblent à des aéroplanes, les passagers étant assis l’un derrière l’autre, sous autant de bulles identiques à un cockpit d’avion de chasse.

Vu leur coût – à partir d’un million de dollars, et jusqu’à 30 fois cette somme –, ces submersibles restent pour l’heure accessibles à une élite seulement. Des personnalités riches au point de posséder également un yacht assez grand pour accueillir un tel appareil, et qui, après le jacuzzi, le jet-ski ou le parachute ascensionnel, sont en quête d’activités marines inédites; les sous-marins personnels seront ainsi l’une des attractions principales du Monaco Yacht Show, qui se tiendra du 27 au 30 septembre 2017. «C’est vrai, reconnaît Louise Harrison, directrice des ventes pour l’Europe chez Triton. Mais regardez l’aviation il y a un demi-siècle: très peu de gens pouvaient s’offrir un avion personnel, la production était limitée, les prix très élevés. Or maintenant, cela a changé.»

Accompagner le phénomène

Si, selon elle, seule une bonne dizaine de sous-marins personnels sont vendus chaque année, la demande ne cesse d’augmenter. Thierry Duchesne, adjoint au préfet maritime à l’origine de l’autorisation en Méditerranée, confirmait récemment dans la presse française: «Il y a quelques propriétaires voulant construire des yachts équipés de sous-marins de ce type qui nous ont sollicités pour connaître la réglementation ainsi qu’un opérateur qui souhaite en louer à des clients. Plutôt que de résister à ce phénomène, nous avons décidé de l’accompagner intelligemment.» Selon leurs fabricants, il y a environ 2500 yachts de luxe dans le monde, la plupart étant suffisamment grands pour embarquer un submersible de poche.

Père de DeepFlight, Graham Hawkes espère bien, à terme, vendre ses «avions sous-marins» aux environs de 250 000 dollars, une fois que la demande permettra une production plus large. En attendant, il entrevoit aussi d’autres possibilités: «Tout le monde ne peut pas s’offrir un tel engin. Mais certains acquéreurs, ou sociétés, vont les louer. Cela permettra au plus grand nombre de découvrir les océans», explique-t-il à CNN. Voilà exactement ce que veut faire la PME Silenc’Air, basé à La Seyne-sur-Mer dans le sud de la France.

C’est même elle qui est à l’origine des dispositions préfectorales. «Il y a environ six ans, nous avons entamé les premières démarches pour obtenir des autorisations de plonger», explique son patron, Jeryh Trehel, qui a acheté à U-Boat Worx un modèle de trois places, deux passagers et le pilote. «Nous sommes en train de le recertifier, et nous commencerons en mars 2018 nos descentes touristiques à 40-60 mètres.» La location de l’engin coûtera 8500 euros par jour, permettant une dizaine de plongées, donc pour 20 personnes au total. «Soit un prix d’environ 500 euros par personne pour une expérience d’une heure.»

Applications scientifiques

Selon Louise Harrison, «les acheteurs de ces sous-marins, en découvrant les océans, développent une grande sensibilité envers le monde marin. Si bien que, par exemple, 80% de nos clients se disent ensuite prêts à mettre leur appareil à disposition de la communauté scientifique.» Ainsi, une chercheuse de l’Ocean Research & Conservation Association, Edith Widder, a-t-elle pu faire maintes plongées dans le Triton du milliardaire américain Ray Dalio. Avec la chance, en 2012, de filmer pour la première fois un calamar géant. Le documentariste célèbre Sir David Attenborough a aussi recouru à ces sous-marins pour certains de ses films.

Voir la vidéo TED: How we found the giant squid

Pour Patrick Le Mao, chercheur à l’institut Ifremer, «les scientifiques sont toujours à la recherche de nouveaux moyens d’imager le milieu océanique. Ces sous-marins, plus faciles à déployer, peuvent constituer une solution supplémentaire. Cela dit, l’image n’est pas tout. Il faut aussi pouvoir faire des prélèvements, ce pour quoi les plongeurs disposent d’une plus grande souplesse, certes à des profondeurs moindres.» Certains modèles privés peuvent toutefois être équipés de sonars, projecteurs LED ou surtout bras téléguidés.

Ces sous-marins étant appelés à être pilotés par des novices, n’existe-t-il pas des risques de nuisances environnementales? «Ils seront rares, assure Louise Harrison. C’est la responsabilité des fabricants d’assurer que l’utilisation sera adéquate après un entraînement approprié. Par ailleurs, la pollution est nulle (les moteurs étant électriques) et le bruit généré minime.» Patrick Le Mao: «Il n’est pas exclu que des collisions avec des structures verticales, coraux ou gorgones, puissent survenir. Pour l’instant, vu le nombre restreint de tels engins privés, ce risque est marginal. D’autant plus lorsque l’on pense par exemple aux ravages faits par les chaluts traînant leurs filets à grande profondeur. Mais l’on sait que toute activité, dès lors qu’elle devient «de masse», crée un impact non anodin.»

Raison pour laquelle le préfet de Méditerranée a interdit toute approche des fonds à moins de 5 m, ainsi que tout contact avec la faune ou la flore marine. De plus, dans un premier temps, seuls onze sites de plongée, certains hébergeant des épaves, ont été autorisés après avoir fait «l’objet d’un consensus au niveau local», assurent les autorités. Une décision qu’approuve Louise Harrison: «Il faut établir des lignes de conduite pour les accès aux sites. C’est là un très bon premier pas.»

Sécurité avant tout

Enfin – tous les acteurs l’admettent – l’aspect sécuritaire est celui qui peut encore freiner le marché des submersibles personnels, tant l’image d’accidents de sous-marins fait peur. U-Boat Worx indique ainsi n’avoir «pas oublié de mettre en place un solide dispositif de sécurité au sein de ses submersibles. Une commande d’urgence permet de faire immédiatement remonter le sous-marin en cas de danger.» Louise Harrison ne nie pas que des efforts de conviction doivent encore être faits. Du côté des fabricants, d’une part: «Les normes de sûreté les plus strictes devraient être appliquées par tous, de concert avec les autorités régulatrices. Et pas seulement proposées en option, tant la technologie idoine peut coûter cher. Un seul accident mettrait tout notre secteur en péril.» Et de l’autre, aussi pour apprivoiser le grand public: «Il faut imaginer des actions éducatives. Comme celles que propose, en plus de la recherche, l’association à but non lucratif Nekton à travers ses programmes scolaires

Graham Hawkes est lui aussi convaincu que les mentalités vont évoluer: «La Terre est en fait une planète d’eau: nous pensons, nous, humains, qu’elle est faite pour nous, car nous marchons sur la terre ferme. Mais 94% de la vie terrestre se trouve dans les océans, d’où l’homme est pour l’heure exclu. C’est cela que nous voulons changer.»

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