Santé

Exposition aux pesticides pendant la grossesse: attention danger

Une étude américaine, réalisée à grande échelle en Californie, montre, pour la première fois sans ambiguïté, que les pesticides représentent un risque pour les nouveau-nés dans les zones agricoles de forte exposition

Aujourd’hui, les communautés agricoles du monde entier, ou presque, vivent dans des zones exposées à de multiples pesticides. Ces substances – insecticides, fongicides, herbicides – sont surtout toxiques pour les agriculteurs qui les manipulent directement. Plusieurs études indiquent une augmentation du risque de développer certains types de cancers ou une maladie de Parkinson chez ces personnes. Mais qu’en est-il pour les riverains des champs d’épandage? Les femmes enceintes, en particulier, doivent-elles craindre les effets de cette pollution sur leur enfant? Une étude parue dans la revue Nature Communications apporte de nouveaux éléments: elle documente les effets délétères de hautes doses de pesticides sur les enfants exposés pendant la gestation dans une région agricole des Etats-Unis.

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Etablir un lien de cause à effet entre exposition aux pesticides des mères et impact sur les nouveau-nés est très difficile. Impossible, pour des raisons éthiques évidentes, de réaliser des essais randomisés, comme en médecine, qui consisteraient à exposer volontairement un groupe de femmes enceintes à certains pesticides pour le comparer à un groupe de contrôle. La solution passe donc par des études de cohorte visant à établir des corrélations a posteriori entre des expositions in utero pendant la grossesse et d’éventuels problèmes à la naissance ou lors du développement de l’enfant. Mais, faute de statistiques à grande échelle sur l’utilisation des pesticides dans les régions agricoles, l’analyse se fait généralement à partir de prélèvements biologiques chez la femme enceinte et de questionnaires.

Impact sur le quotient intellectuel

Résultat, les cohortes étudiées s’avèrent trop restreintes pour obtenir une puissance statistique suffisante. «Le peu d’études reliant exposition aux pesticides et effet sur la santé montre des résultats contradictoires», commente Murielle Bochud, directrice de l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive de Lausanne. Une étude française indique par exemple un impact négatif de l’exposition à certains insecticides pendant la grossesse sur le quotient intellectuel des enfants à l’âge de 6 ans, quand des travaux américains n’en trouvent aucun.

La Californie est l’Etat le plus consommateur de pesticides des Etats-Unis: 85 000 tonnes de substances épandues par an, soit environ 30% de la consommation totale américaine.

Comment sortir de cette impasse? Une équipe américaine de l’Université de Californie à Santa Barbara propose une solution inédite dans la revue Nature Communications. Grâce à des bases de données uniques au monde existant en Californie, elle a réalisé une étude portant sur 692 589 naissances ayant eu lieu entre 1997 et 2011 dans la vallée de San Joaquin, très grande région productrice de fruits et légumes. La Californie est l’Etat le plus consommateur de pesticides des Etats-Unis: 85 000 tonnes de substances épandues par an, soit environ 30% de la consommation totale américaine.

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Or l’administration collecte depuis 1996 des données géographiques et temporelles sur l’utilisation de ces pesticides, selon leur degré de toxicité établi par l’Agence fédérale de protection de l’environnement. «Cela nous a permis de croiser les quantités de pesticides répandus sur une parcelle – par trimestre de grossesse et par niveau de toxicité – avec des données sur les naissances chez les riverains, fournies par le fichier statistique des naissances de Californie, qui répertorie l’adresse des mères depuis 1997», explique Ashley Larsen, auteure principale de l’étude.

Augmentation du risque

Pour la toxicité, en raison de la grande variété de produits utilisés dans la vallée, les pesticides ont été classés simplement en deux catégories, forte ou faible. Pour analyser les naissances, trois paramètres ont été retenus: la durée de gestation avec la prématurité éventuelle, le poids à la naissance, les anomalies congénitales. Le premier résultat de l’étude est sans appel: le niveau de risque augmente de manière significative (5 à 9%) pour la combinaison des trois paramètres chez les 5% de femmes les plus exposées, quel que soit le niveau de toxicité des pesticides. L’effet est encore pire pour la tranche des 1% de femmes les plus exposées avec un risque accru de 11% pour la prématurité, et de 20% pour le faible poids de naissance.

Une telle étude est-elle exempte de tout biais? D’autres facteurs présents dans la vallée – pollution atmosphérique, canicules – pourraient avoir une influence délétère sur les naissances. Mais ils ont été pris en compte par les auteurs. Ce qu’apprécie Murielle Bochud: «C’est une étude d’une puissance statistique inégalée, leur méthode est raisonnable et l’interprétation des résultats prudente.» Et d’ajouter: «Une exposition aussi élevée donnerait probablement les mêmes résultats négatifs en Suisse. Fort heureusement, notre agriculture utilise beaucoup moins de pesticides.» Pour les auteurs, reste désormais à identifier plus précisément la composition chimique des produits incriminés, à comprendre pourquoi ils sont diffusés à si haute dose près des habitations et à protéger les populations les plus vulnérables.

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