Environnement

Face aux insectes exotiques, la Suisse prépare sa riposte

Application pour signaler les envahisseurs, réseau de surveillance, pièges et tests d’insecticides: le canton de Genève mène un projet pionnier pour lutter contre les espèces invasives. Avec une crainte, l’irruption de nouveaux ravageurs comme la redoutable punaise marbrée

Capricorne asiatique, hanneton japonais, drosophile suzukii, punaise diabolique… Récemment arrivés en Suisse, ces insectes d’origine exotique font frémir agriculteurs, forestiers et jardiniers. Et pour cause: non seulement il s’agit de redoutables ravageurs, mais en plus ils s’acclimatent de mieux en mieux à nos contrées, à cause de la hausse des températures.

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Alors que la facture liée à la gestion de ces insectes envahissants est déjà salée, la Confédération s’inquiète de l’arrivée de nouvelles espèces encore non répertoriées. Dans le cadre d’un appel à projets sur l’adaptation aux changements climatiques, elle a financé l’établissement à Genève d’un réseau pilote de surveillance des ravageurs émergents, présenté à la presse lundi 28 août à la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (Hepia) de Jussy.

Genève très exposé

«Le canton de Genève est particulièrement exposé aux insectes envahissants, indique d’emblée Sophie Rochefort, professeure à la Hepia et coordinatrice du projet. D’une part en raison de sa longue frontière et des nombreux déplacements transfrontaliers; d’autre part, du fait de la présence d’un aéroport accueillant des vols internationaux.»

Si un certain nombre d’espèces invasives provenant du sud de l’Europe gagnent graduellement la Suisse via le Tessin ou Genève, d’autres sont importées directement du bout du monde jusque dans les zones urbaines, notamment à Zurich. «Le nombre d’arrivées de nouvelles espèces invasives est difficile à quantifier avec exactitude, mais c’est clairement un phénomène qui s’est amplifié depuis une vingtaine d’années, avec l’accroissement des échanges commerciaux», souligne Sophie Rochefort.

«Certaines espèces pourraient arriver à Genève, d’autres pourraient se multiplier plus rapidement avec le réchauffement»

Sophie Rochefort, coordinatrice du projet de surveillance des ravageurs

Plusieurs animaux sont déjà dans le viseur des autorités helvétiques. «D’un point de vue agronomique, les insectes qui font le plus de dégâts sont la drosophile suzukii, qui s’attaque aux petits fruits et a gagné tout le territoire depuis son arrivée en 2011, la chrysomèle des racines du maïs, issue d’Amérique du Nord et pour l’instant surtout présente au Tessin, et enfin le cynips du châtaignier, qui a occasionné des dommages au Tessin et dans le Chablais», détaille Stève Breitenmoser, entomologiste à Agroscope, spécialiste de la protection des plantes.

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Nouveauté 2017, le vorace hanneton japonais a montré pour la première fois le bout de ses élytres cet été au Tessin. D’autres insectes encore inquiètent les forestiers: il s’agit notamment du capricorne asiatique, dont les larves rongent les feuillus de l’intérieur, jusqu’à ce qu’ils soient bons à abattre, et de la pyrale du buis, dont l’appétit entraîne de véritables scènes de désolation dans les jardins…

Espèce très résistante

Dans le cadre du projet développé à la Hepia, l’objectif n’était pas de suivre ces insectes déjà connus, mais plutôt d’identifier ceux qui pourraient poser problème à l’avenir, dans le contexte des changements climatiques. «Certaines espèces pourraient arriver à Genève, d’autres qui y sont déjà présentes pourraient se multiplier plus rapidement avec le réchauffement», détaille Sophie Rochefort. Avec ses partenaires de la direction générale de l’agriculture et de la nature (DGAN) du canton de Genève et d’Agroscope, l’entomologiste a ainsi identifié une dizaine d’insectes préoccupants. Des pièges ont été posés entre 2013 et 2016 dans diverses localisations du canton, afin d’estimer l’évolution de leur répartition.

Résultat, un insecte en particulier est montré du doigt par les experts: la punaise marbrée (ou diabolique). Déjà présente au Tessin où elle fait des ravages, elle s’attaque pêle-mêle à la vigne, aux fruits (pommes, poires, pêches…), aux légumes (haricots, pois, asperges…), aux grandes cultures (maïs, tournesol…) et à certains arbres. Un foyer de cet hémiptère asiatique a été découvert en ville de Genève, dans le parc Beaulieu. Et tout récemment, il a été retrouvé sur des bourgeons d’arbres fruitiers à Collex-Bossy et à Versoix. «Ce qui nous inquiète surtout, c’est qu’il s’agit d’une espèce résistante aux insecticides. Nous avons testé plusieurs produits en laboratoire, mais avec peu de succès. Et on sait qu’elle peut proliférer très rapidement, comme on l’a vu aux Etats-Unis, où elle s’est propagée en quelques années à peine», indique Dominique Fleury, de la DGAN.

Punaise verte et cicadelle

La punaise verte du soja est un autre hémiptère nuisible qui pourrait prochainement donner du fil à retordre aux agriculteurs genevois, d’après les entomologistes. Originaire du pourtour méditerranéen et d’Ethiopie, elle serait arrivée en Suisse à la faveur de la canicule de l’été 2003. Elle a récemment entraîné des dégradations sur des concombres et dans des champs de soja. Autre menace à suivre: celle de la cicadelle de la vigne, encore un hémiptère, qui sert de vecteur à la flavescence dorée (une maladie bactérienne de la vigne). Depuis un précédent monitorage effectué dix ans plus tôt, elle s’est largement répandue à travers le canton…

Une fois un ravageur installé, les mesures à prendre pour s’en débarrasser sont lourdes et coûteuses: abattages et arrachages, rotation des cultures… D’autres mesures, comme le recours à des ennemis naturels ou la mise au point de nouvelles variétés de plantes résistantes, sont envisageables, mais seulement à long terme.

C’est pourquoi les scientifiques croient beaucoup dans le potentiel d’une détection précoce. «Trop souvent, on découvre les nouveaux ravageurs de manière fortuite. Pourtant, les identifier tôt permet d’intervenir plus vite et donc de limiter les dégâts», affirme Sophie Rochefort. Qui compte sur l’appui du grand public pour mener à bien cette mission: d’ici à la fin de l’année, une application permettant de signaler la découverte d’espèces invasives devrait être lancée à Genève.


Six espèces dans la ligne de mire des agriculteurs

Nom: Chrysomèle des racines du maïs
Nom latin: Diabrotica virgifera virgifera
Origine: Continent nord-américain
Apparition en Suisse: 2000, au Tessin
Répartition actuelle en Suisse: Tessin, une occurrence dans le Chablais vaudois
Dégâts causés: Pour les cultures: les larves s’attaquent aux racines du maïs

Drosophile du cerisier
Drosophila suzukii
Asie du Sud et de l’Est
2011, au Tessin et dans les Grisons
Ensemble du territoire helvétique
Pour les cultures: pond ses œufs dans les baies et fruits à noyaux

Capricorne asiatique
Anoplophora glabripennis
Chine
2011, canton de Fribourg
Les deux principaux foyers ont été Winterthour (où il a été éradiqué) et Marly (éradication en cours)
Pour la forêt et les jardins: se nourrit du bois de tous les feuillus

Hanneton japonais
Popillia japonica
Asie
Eté 2017, au Tessin
Tessin
Très polyphage; aux Etats-Unis, il attaque environ 200 espèces de plantes, incluant des cultures fruitières, maraîchères, ornementales et fourragères et les gazons

Pyrale du buis
Cydalima perspectalis
Japon, Corée et Chine
2007, à Bâle
Une grande partie de la Suisse: nord et centre, Tessin et région lémanique
Pour les forêts et jardins: les chenilles se nourrissent de feuilles et de l’écorce de buis

Punaise diabolique (ou marbrée)

Halyomorpha halys

Chine, Japon, Taïwan et Corée
2004, à Zurich
Tessin, Zurich, Genève
Très polyphage, dangereuse pour l’arboriculture, la culture maraîchère, la vigne…

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