Dans sa guerre contre le Covid-19, Pékin utilise une de ses armes préférées: la médecine traditionnelle chinoise (MTC). Plusieurs milliers de professionnels de la santé formés dans ces pratiques ont été envoyés au berceau de l’épidémie à Wuhan. Pour les autorités, les résultats sont probants. Certains experts internationaux sont plus dubitatifs.

Yu Yanhong, à la tête de l’administration nationale de la MTC, a expliqué lors d’une conférence de presse lundi 9 mars que «l’essentiel des 50 000 patients du Covid-19 en Chine qui se sont remis de la maladie ont reçu un traitement de MTC», avant d’ajouter que «combiner son utilisation avec la médecine occidentale s’est montré efficace contre le Covid-19, quand on regarde le grand nombre de guéris». Le vice-ministre des Sciences et de la Technologie, Xu Nanping, a tiré dans le même sens en expliquant que la MTC «est efficace pour réduire la possibilité qu’une infection faible devienne sévère».

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Dans une des nombreuses cliniques spécialisées de Pékin, le docteur Li (nom changé) explique comment la tradition chinoise peut être utile dans le traitement du Covid-19. Il s’agit surtout de renforcer et de réguler la réponse du système immunitaire et de traiter les symptômes individuellement, à l’aide de différents remèdes naturels. «Il y a de nombreuses choses à prendre en compte avant de choisir la bonne prescription, et le système immunitaire du patient est important», indique-t-il. Par exemple, pour traiter une toux grasse avec beaucoup de flegme, il prescrit des «infusions faites avec une mixture de rhizomes de phragmites [un type de roseau], de graines de courges cireuses et de noyaux de pêche.»

«Trésor» de la civilisation chinoise

Pour le Parti communiste chinois, la promotion de la médecine traditionnelle est une question d’honneur national. En octobre dernier, le président Xi Jinping a souligné son importance dans le développement du pays: «La MTC est un trésor de la civilisation chinoise et représente la sagesse de la nation et de son peuple.» Et la dynamique a continué avec l’arrivée du nouveau coronavirus. Fin janvier, les autorités sanitaires du pays ont ordonné aux établissements de santé d’utiliser activement la médecine traditionnelle chinoise et ont inscrit une longue liste de produits traditionnels dans leurs directives de traitement du Covid-19.

La médecine traditionnelle chinoise n’est pas seulement une source de fierté pour Pékin, c’est aussi une source de revenus

En Chine, par contre, cette pratique est en terrain conquis. Le 30 janvier, des experts du Shanghai Institute of Materia Medica et de l’Institut de virologie de Wuhan ont publié un article expliquant qu’un remède traditionnel à base de chèvrefeuille, de scutellaire chinoise et de forsythia peut «inhiber» le coronavirus. La nouvelle concernant ce médicament nommé Shuanghuanglian a rapidement été relayée par les médias d’Etat.

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En l’espace d’une journée, les bouteilles étaient en rupture de stock sur les grandes plateformes d’e-commerce du pays et de longues files d’attente apparaissaient devant les pharmacies. Dans l’impossibilité d’obtenir le remède, certains se sont même tournés vers la version du produit destinée aux animaux. Face au déchaînement collectif, des voix critiques se sont élevées, forçant les deux instituts médicaux ainsi que les médias à publier une correction: le Shuanghuanglian ne peut ni guérir ni prévenir le Covid-19.

Scepticisme scientifique

Certaines des annonces de traitement réussi publiées dans les médias chinois sont accueillies avec scepticisme par une partie de la communauté scientifique internationale. Christl Donnelly, professeure d’épidémiologie statistique à l’Imperial College à Londres, rappelle qu’on ne peut pas tirer de conclusions à partir de cas individuels. «Ce n’est pas comme cela qu’on fait des essais cliniques. Pourquoi? Parce que ces gens auraient très bien pu se remettre sans traitement. […] Il y a des essais cliniques qui sont en cours, mais ils prennent du temps.»

Même avant l’épidémie de Covid-19, l’expansion de la médecine chinoise autour du monde en inquiétait plus d’un. Lorsque l’Organisation mondiale de la santé (OMS) l’a inscrite dans sa Classification internationale des maladies (CIM) en 2019, le magazine Scientific American s’est offusqué: «Inscrire la MTC dans la CIM est une faute flagrante à la fois en termes de raisonnement et de pratique. Les données soutenant l’efficacité de la plupart des remèdes traditionnels sont faibles dans le meilleur des cas.» Une analyse de 70 études sur ces pratiques, dont l’acupuncture, réalisée en 2009 par des chercheurs de l’Université de Maryland, a montré qu’aucune d’entre elles n’était suffisamment solide pour apporter une preuve d’efficacité.

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Pour Bridie Andrews, historienne à l’Université Harvard et auteure de The Making of Modern Chinese Medicine (University of British Columbia Press, 2014), la MTC n’est pas seulement une source de fierté pour Pékin, c’est aussi une source de revenus. «Le soudain intérêt occidental pour la médecine chinoise depuis les années 1970 a généré beaucoup de revenus venant de l’étranger, notamment par le biais des étudiants étrangers qui viennent étudier la MTC, surtout l’acupuncture.»

Cette spécialiste des médecines traditionnelles estime néanmoins que cette pratique a un rôle à jouer dans l’épidémie actuelle: «Bien gérer les symptômes et soutenir une bonne réaction immunitaire sont les seules choses que nous pouvons faire face à une grippe violente, et les traitements chinois excellent dans ce domaine.» Quant aux critiques occidentales, elle trouve «la tendance de certains Occidentaux à rejeter tout traitement traditionnel en expliquant qu’il s’agit de superstition nationaliste symptomatique de l’énorme arrogance de la tradition médicale occidentale.»