Lors du déclenchement de la pandémie de Covid-19, l’inquiétude était grande pour le continent africain. Quel serait l’impact de ce nouveau et dangereux virus dans une région du monde déjà durement frappée par diverses maladies infectieuses et par ailleurs mal dotée en infrastructures et personnel de santé?

Quelques mois plus tard, le bilan dressé par plusieurs experts, rassemblés lundi 2 novembre dans le cadre d’un séminaire en ligne organisé par les organisations de santé globale Drugs for Neglected Diseases initiative (DNDi) et COVID-19 Clinical Research Coalition, s’avère plutôt rassurant. Le continent n’a pour l’heure pas enregistré les fortes mortalités observées ailleurs. «Mais il ne faut pas céder à l’autosatisfaction: nous ne sommes pas encore sortis d’affaire, le virus peut revenir rapidement avec la deuxième vague observée en Europe», a mis en garde le virologue camerounais John Nkengasong, directeur des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC).

Pic au mois de juillet

Selon les données livrées par cette institution créée en 2016, l’Afrique avait enregistré au 2 novembre plus de 1,7 million de cas de covid, dont la vaste majorité s’est soldée par une guérison. Environ 43 000 décès ont été attribués au nouveau coronavirus, dont près de 20 000 en Afrique du Sud, le pays le plus durement touché.

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A l’échelle du continent, la circulation du virus a connu un pic au mois de juillet, avec plus de 18 000 cas recensés par jour. Après une accalmie à la fin de l’été (7000 cas enregistrés par jour environ en septembre), le taux d’infection repart actuellement à la hausse, avec 9000 cas par jour environ. Ces tendances globales dissimulent des dynamiques variables selon les régions, le virus circulant désormais activement en Afrique du Nord, beaucoup moins en Afrique du Sud.

En comparaison internationale, le taux de mortalité du nouveau coronavirus en Afrique est relativement faible: 2,4% des personnes infectées en décèdent. A titre d’exemple, ce taux s’élève à 5,5% en Italie et atteint même près de 10% au Mexique. Une des principales explications avancées est liée à la démographie du continent. «En Afrique, l’âge moyen de la population est de 19 ans. Or la maladie est surtout dangereuse pour les personnes âgées souffrant d’autres problèmes de santé, rappelle Borna Nyaoke-Anoke, cheffe de projet pour DNDi au Kenya. Jusqu’alors, le virus a circulé dans les grandes agglomérations, où se trouve la population active. Mais nous sommes inquiets, car il est en train de gagner les zones rurales, où vivent de nombreuses personnes âgées, et où sont souvent enregistrés des taux élevés de malaria et de malnutrition.»

Le confinement, pas une option

Borna Nyaoke-Anoke dit craindre une augmentation à venir du nombre de cas sévères, qui ne pourront bien souvent pas être pris correctement en charge, en raison du manque d’équipement et de personnel formé pour les soins intensifs. C’est pourquoi elle mène avec son organisation un essai clinique à travers 13 pays africains, visant à étudier les bénéfices de traitements destinés aux cas légers à modérés de la maladie. «Il est particulièrement important de disposer d’un traitement de ce type en Afrique afin de prévenir le développement de formes plus graves et parce que le confinement n’est pas une option envisageable pour une grande partie de la population, qui doit sortir chaque jour pour gagner de quoi nourrir sa famille», relève la doctoresse.

Nous avons besoin d’un vaccin, et nous avons besoin qu’il soit testé en Afrique pour qu’il corresponde aux caractéristiques de nos populations, notamment le taux élevé de prévalence du VIH

Helen Rees, directrice du Wits Reproductive Health and HIV Institute

Face au covid, la plupart des pays africains ont réagi promptement, ce qui a semble-t-il aussi contribué à éviter le pire. Dès le 22 février, une réunion de coordination était organisée à Addis-Abeba à l’initiative d’Africa CDC. De nombreux pays ont adopté des mesures drastiques telles que confinement, couvre-feux et fermeture des écoles, qui ont depuis été progressivement levées.

Désinformation autour du covid

Les autorités de santé africaines ont par ailleurs su tirer profit de leur expérience dans la lutte contre les maladies infectieuses, notamment pour ce qui concerne la communication avec la population. «Nous avons appris lors d’épidémies précédentes qu’il est indispensable d’impliquer les communautés et les dirigeants politiques et de bien comprendre quels sont les freins à l’adoption de comportements de prévention», souligne Steve Hahuka, de l’Institut national de recherche biomédicale (INRB) à Kinshasa (RDC), qui relève la grande quantité de désinformation qui circule autour du covid.

Au début de la pandémie, l’un des principaux défis pour l’Afrique fut de développer ses capacités de tests diagnostiques, initialement très réduites. «Plus de 18 millions de tests PCR ont été réalisés depuis le début de la pandémie, avec un taux de positivité de 9,5%, indique John Nkengasong. Nous attendons maintenant beaucoup des nouveaux tests antigéniques rapides qui vont nettement faciliter le diagnostic en Afrique.» Dans le cadre d’un partenariat avec l’OMS et différentes institutions dont la Fondation Bill et Melinda Gates, quelque 120 millions de ces tests vont être mis à disposition des Etats peu ou moyennement développés dans le monde.

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Le prochain enjeu de taille sera celui du développement d’un vaccin, et surtout de sa mise à disposition de la population africaine. «Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser circuler librement le virus, car cela entraînerait une très forte mortalité qui affaiblirait beaucoup les économies. Nous avons besoin d’un vaccin, et nous avons besoin qu’il soit testé en Afrique pour qu’il corresponde aux caractéristiques de nos populations, notamment le taux élevé de prévalence du VIH», relève Helen Rees, directrice du Wits Reproductive Health and HIV Institute, un institut de recherche basé à Johannesburg, Afrique du Sud.

John Nkengasong en appelle lui aussi à la collaboration internationale pour une mise à disposition rapide du vaccin anti-covid en Afrique, afin d’éviter que ne se reproduise ce qui avait été observé lors du développement des premiers médicaments contre le VIH dans les années 1990: il avait alors fallu dix ans avant leur généralisation pour les patients africains.

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