Environnement

Face au réchauffement, les hêtres se réfugient en altitude

Le hêtre, symbole des forêts du Plateau suisse, ne s’y plaira plus dès la fin du siècle, en raison des changements climatiques. La forêt du futur devra être diversifiée pour résister à ces nouvelles conditions de vie

Légitime roi des forêts du Plateau, le hêtre est mis à mal par la main de l’homme depuis des siècles, et cela n’est pas près de s’arrêter. Si, par le passé, ce sont des raisons économiques qui ont poussé ce pilier de la biodiversité forestière européenne à céder sa place aux résineux, tel l’épicéa, demain, c’est le climat qui l’empêchera de reprendre son trône. La hausse des températures l’obligera en effet à se réfugier en hauteur. Les spécialistes imaginent déjà l’avenir de nos forêts, dans lesquelles la diversité des essences devrait jouer un rôle primordial.

Lire aussi: Face au réchauffement, la forêt suisse doit se diversifier

Le long tronc mince et élégant du hêtre est visible dans une grande partie de l’Europe, des hauteurs siciliennes au sud de la Scandinavie. Sans l’intervention de l’homme, ses caractéristiques feraient de lui l’espèce dominante de nos forêts. Peu regardant quant à la qualité ou la profondeur du sol, il est possible de le trouver aussi bien au flanc d’un coteau calcaire qu’au fond d’une cuvette argileuse. Par sa résistance aux hivers froids et rigoureux, son besoin de précipitations et sa détresse face à la sécheresse, la Suisse a toujours représenté un terrain propice à son épanouissement. Il est d’ailleurs l’une des essences les plus répandues dans le Jura et sur le Plateau, représentant respectivement 30% et 24% des variétés dans ces régions. «Le hêtre a une valeur symbolique très forte, il est souvent considéré comme l’essence mère de nos forêts», explique Jean-François Métraux, inspecteur cantonal des forêts à l’Etat de Vaud.

Détrôné par l’épicéa

Le hêtre a également une importante valeur économique. La teinte caractéristique de son bois, oscillant entre jaune et rose clair, s’est installée dans nos salons sous forme de meubles ou de parquet depuis très longtemps. Les avantages de l’épicéa, comme l’homogénéité du bois ainsi que son tronc droit, ont néanmoins facilité son industrialisation et ainsi limité l’expansion du hêtre en Suisse. Le résineux a ainsi détrôné le feuillu sur le Plateau depuis le début du XIXe siècle, et il y est aujourd’hui prédominant, selon les chiffres de l’Inventaire forestier national suisse.

«Le hêtre a une valeur symbolique très forte, il est souvent considéré comme l’essence mère de nos forêts»

Jean-François Métraux

Pourtant, les basses altitudes ne représentent pas la niche écologique naturelle de l’épicéa, qui se plaît généralement à l’air frais des Alpes. Si bien que le réchauffement climatique aura un impact très important sur cette essence, représentant «un problème majeur pour l’économie forestière suisse», selon Jean-François Métraux. D’après les prédictions, en 2100, il fera entre 2 et 4°C de plus qu’aujourd’hui en Suisse, notre climat se rapprochant ainsi de celui de Florence. Des températures particulièrement alarmantes pour l’épicéa.

Le hêtre abandonnera le Plateau pour les Alpes

Pendant quelques décennies, les jeunes pousses de hêtre devraient donc être à nouveau avantagées sur le Plateau. Peter Brang, directeur du programme de recherche sur la forêt et les changements climatiques de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt (WSL), explique qu'«en absence de canicules extrêmes, le hêtre ne devrait pas connaître de problèmes majeurs d’ici à la fin du XXIe siècle, mais sa niche écologique se déplacera peu à peu en altitude». Les jeunes pousses de hêtre pousseront ainsi de plus en plus haut, disparaissant peu à peu de nos plaines au profit de régions aux sols profonds et arrosés, comme le nord des Alpes, souligne une étude récente du WSL, qui pronostique leur disparition à basse altitude en 2080.

La hausse des températures sera par ailleurs accompagnée de sécheresses estivales plus fréquentes, très dangereuses pour les jeunes hêtres. De plus, «ce scénario ne prend pas en compte l’apparition potentielle de ravageurs qui pourraient mettre à mal ces estimations», ajoute Peter Brang. Pour le moment, le hêtre n’a en effet pas d’ennemis notoires, comme c’est le cas pour l’épicéa ou le frêne. Touchons du bois pour que cela ne change pas, car le réchauffement climatique augmente le risque d’une telle apparition.

Lire aussi: La forêt suisse à l’épreuve du changement climatique

De l’importance d’avoir une biodiversité dans les forêts

Si la perspective de changements prévus pour la fin du siècle peut paraître lointaine, pour les forestiers, il est déjà temps d’agir. «Les épicéas et les hêtres qui atteindront la force de l’âge à la fin du siècle sont en train de germer aujourd’hui, il faut préparer la forêt à une nouvelle ère», explique Peter Brang. Une des solutions semble, aujourd’hui, de miser sur la diversité des essences. «Des catastrophes telles que Lothar en 1999 ou la canicule de 2003 nous ont montré l’importance d’avoir une grande biodiversité au sein de nos forêts», relate Jean-François Métraux.

Les forêts diversifiées qui ont été ravagées par lesdites catastrophes naturelles se portent en effet très bien, environ quinze ans après les faits, grâce à d’importants efforts de reconstitution. Les forestiers veulent donc désormais privilégier diverses sortes de feuillus dans nos plaines, tels que le chêne, l’érable… et le hêtre, avant que le roi du Plateau ne se replie pour de bon vers les hauteurs.

Publicité