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Le variant Delta n’en finit plus de jouer avec nos nerfs. A-t-il oui ou non le potentiel de faire basculer la pandémie dans une phase incontrôlée? Sa propagation justifie-t-elle de modifier les recommandations sanitaires ou les campagnes de vaccination? Voici ce que peut changer ce variant qui n’en est plus un, après qu’il est devenu dominant dans la majeure partie du monde, d’après les dernières données publiées par les Centres américains de contrôle et de prévention des maladies (CDC) le 30 juillet.

Des vaccinés malades

Les vaccins actuellement utilisés réduisent la gravité des symptômes du covid: c’était même leur principal critère d’évaluation. Le covid lié au Delta n’échappe pas à la règle, mais des breakthrough infections, soit des personnes malades bien que vaccinées, sont davantage observées avec ce variant qu’avec les autres lignées, et avec des tableaux cliniques généralement plus sévères.

Les explications en sont encore au stade des hypothèses. Dans un document consulté il y a quelques jours par le quotidien The Washington Post, les CDC avancent que le Delta trouverait dans les muqueuses de la gorge et du nez un environnement favorable à sa prolifération. Sa charge virale y serait équivalente chez tout le monde, vacciné ou non.

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Dans cette région moins exposée aux anticorps circulant dans le sang, le virus aurait le temps de se multiplier rapidement et de provoquer des covid légers tels que ceux observés chez les vaccinés. Une fois en nombre, et plus répandu dans la circulation, le pathogène serait neutralisé par les anticorps, lui barrant ainsi l’accès aux autres organes dont les poumons, siège des formes les plus sévères.

«C’est une hypothèse intéressante qui pourrait expliquer pourquoi on observe des cas légers et pratiquement pas de cas graves chez les personnes vaccinées, commente l’épidémiologiste Julien Riou, de l’Université de Berne. Mais à ce stade, rien ne permet de la prouver.»

Des vaccinés contagieux

L’autre interrogation posée par cette version du SARS-CoV-2 concerne sa transmissibilité. Les vaccins actuels n’ont pas été évalués sur ce critère. D’après les données de plusieurs pays dont Israël et Singapour, elle s’établirait aux alentours de 60 à 70%. Un récent rapport des CDC a montré que lors d’une foire publique s’étant déroulée en juillet à Provincetown dans le Massachusetts, un cluster de 469 cas positifs a été identifié. Sur ceux-ci, 346 cas soit 76% étaient des personnes entièrement vaccinées, et le Delta a été mis en cause dans 90% des échantillons où il a été recherché.

De quoi faire dire à l’agence que le taux de reproduction de base de la maladie R0 – soit le nombre moyen de personnes infectées par une personne contagieuse – serait entre 5 et 8, soit autant que la varicelle, bien plus que les estimations initiales tablant sur une contagiosité 60% supérieure. Inquiets, les CDC qui écrivent dans le document que «la guerre a changé» à cause de Delta, ont recommandé le port du masque en intérieur, y compris pour les vaccinés. Plusieurs villes dont New York, Los Angeles et Washington appliquent déjà cette règle avec un caractère plus ou moins obligatoire.

De tels trous dans le filet vaccinal étaient pourtant attendus et ne seraient pas vraiment inquiétants, selon Julien Riou: «Une forte proportion de vaccinés parmi les cas positifs n’a rien d’inquiétant, ce n’est qu’un effet statistique lié à la progression de la vaccination dans la population.» Et celui-ci de nuancer: «Beaucoup de vaccinés parmi les cas positifs, ce n’est pas la même chose que beaucoup de cas positifs parmi les vaccinés» [ce qui signifierait que les vaccins sont moins efficaces que prévu].

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Quant au rapport des CDC, il convient de rappeler que les personnes testées n’étaient pas choisies aléatoirement, avec les biais que cela suppose: ce sont davantage les personnes malades, âgées ou encore aisées qui vont se faire dépister de leur propre chef. En conséquence, ce genre d’étude peut dresser un tableau plus pessimiste que la réalité, ce qui pourrait expliquer ces résultats. «Je ne pense pas que le Delta nous replonge dans une urgence vitale comme ce fut le cas précédemment. Nous entrons dans une phase différente, c’est désormais à chacun de se protéger et de protéger les autres, grâce à la vaccination» conclut Julien Riou.