Chronique

Facebook: «Est-ce bien vous?»

Dans sa chronique, le président de l’EPFL, Martin Vetterli, montre comment les ordinateurs et Facebook reconnaissent nos visages – et mettent un nom dessus

Je dois admettre que je n’ai jamais été très fort pour reconnaître les visages, même si dans ce domaine les humains comptent parmi les meilleurs du règne animal. A cet égard, certains hommes sont devenus légendaires: on raconte que, dans son armée, Napoléon connaissait chaque soldat par son nom. Heureusement, pour les gens comme moi, un étudiant de l’Université Harvard a eu l’idée de créer la plus grande collection de visages du monde, Facebook, capable aujourd’hui de reconnaître un selfie de vous-même à l’instant où vous le téléchargez, tout en vous demandant: «Est-ce vous?» Mais comment un ordinateur fait-il pour reconnaître un visage particulier comme le vôtre, sans le confondre avec celui de votre sœur?

Les humains sont capables de «voir» un visage même dans le plus simple des dessins (comme dans le cas d’un smiley, un rond avec deux points pour les yeux et un trait pour la bouche). Les détails du dessin sont sans importance: le mécanisme sous-jacent est que nous reconnaissons qu’il y a des taches foncées (les yeux et la bouche) dans une configuration géométrique idoine. Un algorithme de détection faciale travaille de la même manière. Il néglige aussi les informations visuelles fines dans un visage et mesure si les taches claires et sombres sont arrangées comme dans un visage. C’est à la fois efficace d’un point de vue informatique (on laisse de côté beaucoup de données), et fiable quant aux variations de formes et d’éclairage.

Mais un algorithme d’aujourd’hui détecte bien plus que les fins détails dans un visage, afin de faire la différence entre un smiley dessiné et un vrai visage humain. De plus, et puisque aucun visage humain ne ressemble à un autre, un algorithme moderne peut tolérer un grand nombre de variations dans la subtile configuration des traits du visage. Pour y parvenir, on entraîne le détecteur au moyen de milliers de photos réelles, identifiées, qui couvrent la variabilité de nos visages uniques. Comme vous pouvez l’imaginer, un vaste réservoir de visages comme Facebook constitue une base d’apprentissage idéale pour un tel programme: c’est un terrain de jeu où l’algorithme peut apprendre quels types de visage existent, et ce qui les rend différents les uns des autres. En plus, vous faites le travail d’identification pour Facebook, gratuitement. C’est aussi pourquoi ce réseau social reconnaît si bien les visages, et peut même suggérer les noms exacts à mettre sur les photos que vous téléchargez. Et cela fonctionne si bien que vous pourrez bientôt déverrouiller votre iPhone simplement en le regardant.

Dès lors, si Napoléon vivait de nos jours, il n’aurait probablement plus besoin de connaître chaque soldat par son nom. Son smartphone pourrait le lui dire en une fraction de seconde. Mais, de son vivant, ce don de reconnaissance faciale était essentiel.

La taille moyenne d’une compagnie militaire au temps de Napoléon était d’environ 150 hommes, et l’on sait que ce chiffre (appelé «nombre de Dunbar») représente la limite du nombre de personnes avec qui on peut entretenir des liens sociaux stables et dont on identifie rapidement le visage. On peut donc se demander si, à l’ère numérique, la taille moyenne d’un groupe social va croître, grâce à l’utilisation des algorithmes de détection faciale.


Cette chronique est parue dans L’Illustré.

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