Primatologie

La fatigue forme le singe davantage que son appétit

Les chimpanzés qui se déplacent loin et longtemps font un usage plus fréquent d’outils pour chercher de la nourriture. Une découverte à mettre en parallèle à l’évolution humaine

Pour débusquer de la nourriture a priori inaccessible, certains singes, dont les chimpanzés, utilisent des outils simples comme des bâtons ou des feuilles. Cela selon des pratiques diverses et variées qui diffèrent entre les groupes de singes. Des chercheurs de l’Université de Neuchâtel et de Genève ont voulu savoir quels facteurs poussaient ces primates à utiliser des outils. Leurs résultats, publiés le 19 juillet dans la revue eLife, sont pour le moins surprenants: il s’avère que les chimpanzés qui voyagent font ensuite un usage plus fréquent d’outils pour chercher de la nourriture. Une découverte qui laisse imaginer les processus qui ont mené à l’évolution de l’homme moderne.

Afin d’analyser celle du comportement de chimpanzés, il aura fallu six années d’expérience de terrain. Pour cela, Thibaud Gruber premier auteur de l’étude, s’est rendu dans la réserve forestière de Budongo en Uganda à maintes reprises. Toutes les activités et déplacements des singes ont été minutieusement enregistrés.

Pour leur étude, les chercheurs présentaient une bûche de bois remplie de miel aux primates, ce qui constituait pour eux une source inhabituelle de nourriture. Le précieux liquide sucré n’était pas accessible directement. Sur toutes les tentatives d’accès au nectar répertoriées, 7% ont impliqué l’utilisation d’outils: les chimpanzés avaient fabriqué des éponges rudimentaires en pliant ou mâchant des feuilles pour gratter l’intérieur de la bûche.

Pression écologique

Le voyage fait partie du quotidien chez les chimpanzés. Les groupes sont généralement en quête de nourriture ou patrouillent sur leur territoire. Les distances parcourues peuvent être très variables, mais l’on observe des moyennes de deux à cinq kilomètres effectués en une seule journée. Quand la nourriture se fait rare, le kilométrage est plus important.

Sans surprise, c’est précisément quand les ressources alimentaires font défaut que les chimpanzés démontraient un plus vif intérêt pour la bûche de miel amenée par les chercheurs. «Ils ne s’intéressaient véritablement à la bûche que sous une certaine pression écologique, indique le biologiste. Or cet effet était d’autant plus marqué quand la situation (peu de nourriture et beaucoup de voyages) avait duré longtemps.»

Nous avons trouvé que seul l’effet du voyage, et pas celui de manque de nourriture, favorisait l’utilisation de l’outil.

Les chercheurs ont alors voulu savoir quel paramètre incitait directement les chimpanzés à l’utilisation d’un outil. Et là, surprise: «Nous avons trouvé que seul l’effet du voyage, et pas celui de manque de nourriture, favorisait l’utilisation de l’outil, explique Thibaud Gruber. Autrement dit, plus les chimpanzés avaient voyagé dans la semaine précédant leur interaction avec la bûche, plus ils avaient alors de propension à recourir à un objet.» Ces résultats ont été confirmés en utilisant les données de huit autres communautés de chimpanzés d’Afrique, les groupes effectuant les plus longs voyages ayant les répertoires d’outils les plus variés.

Le recours à des outils peut être vu comme une compensation du coût énergétique qu’entraînent les déplacements. Pour Kathelijne Koops du Département d’anthropologie de l’Université de Zurich, «tout l’intérêt de cette étude réside dans le fait de tester une hypothèse de nécessité, ceci au niveau individuel plutôt que communautaire, comme l’ont fait de précédentes études sur le sujet». Des travaux complémentaires prenant en compte autant la nécessité que l’opportunité peuvent être envisagés dans le futur.

L’homme voyageur

L’homme et le chimpanzé ont un ancêtre commun qui a vécu il y a 6 à 7 millions d’années. Les deux espèces ont ensuite évolué indépendamment. On pense que cet ancêtre était assez proche du chimpanzé actuel. D’une certaine manière, il est donc possible de reconstruire l’évolution humaine en étudiant celle du chimpanzé.

Certaines théories suggèrent que la bipédie a évolué pour contrer les coûts inhérents au voyage. Pour Thibaud Gruber, «l’utilisation d’outils peut également être vue comme une stratégie pour réduire ces coûts. D’où la possibilité d’une coévolution des deux comportements.» Chez l’homme, l’utilisation concomitante d’outils et la bipédie auraient permis à la fois un gain d’énergie grâce à l’exploitation de nouvelles niches écologiques et de l’économie d’énergie lors de la locomotion. Un grand plus pour le développement des premiers humains qui amènera à leur dispersion à travers l’Afrique et l’avènement de technologies toujours plus complexes.

Au cours de l’évolution humaine, des changements environnementaux auraient raréfié les sources de nourriture, favorisant alors le voyage et l’utilisation d’outils, selon Richard Potts du Musée national d’histoire naturelle de Washington, cité dans la publication des primatologues neuchâtelois. Notamment pour l’australopithèque qui a dû faire face à des sources de nourriture éparses et de moindre qualité durant le pliocène (entre -5,3 et -2,6 millions d'années).

Raids dans les cultures

Ces dernières décennies, les ressources alimentaires (feuilles, fruits, etc.) de la forêt de Budongo ont sensiblement diminué. Si le phénomène perdurait, on peut se demander si les chimpanzés n’utiliseraient pas plus d’outils. Pour l’auteur de l’étude, ce serait probablement le cas, même si d’autres facteurs entrent en jeu, comme les capacités individuelles d’innovation, ainsi que les possibilités matérielles offertes par l’environnement pour innover. Pour pallier le manque de nourriture, ces chimpanzés ont pour l’instant trouvé une solution de facilité: ils font régulièrement des raids dans les cultures humaines situées en bordure de forêt, ceci pour le plus grand malheur des fermiers.


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