La NASA a les yeux plus gros que le ventre, vient de conclure une commission d’experts: le budget annuel de 18,69 milliards de dollars de l’agence spatiale américaine ne suffit pas pour mener à bien le programme d’exploration Constellation, lancé par George W. Bush. Son objectif est de retourner sur la Lune d’ici à 2020, puis de viser Mars dès 2035. Comment? En développant deux lanceurs: le petit Ares I (pour l’équipage) et le lourd Ares V (pour le matériel). Le tout en envoyant à la casse les navettes spatiales dès 2010, et en abandonnant la Station spatiale internationale (ISS) dès 2016. Des voix se sont élevées pour commenter cette situation. Dont celle de Buzz Aldrin, deuxième homme à avoir foulé le sol lunaire en 1969, qui a ses propres idées de (re)conquête spatiale. Interview exclusive, accordée au Temps lors de son passage le 6 septembre à l’Omega European Masters de golf de Crans-Montana, l’astronaute étant ambassadeur de la marque horlogère.

Le Temps: Le programme Constellation est-il encore réaliste?

Buzz Aldrin: La NASA est sur le mauvais chemin. En fait, ses réflexions ont commencé dès 2002, avec l’envie de l’agence de relancer des missions habitées au-delà de l’orbite terrestre basse. Avec mon équipe d’ingénieurs de Starcraft Boosters Inc., nous avions alors proposé le projet Aquila. L’idée: garder les propulseurs d’appoint et le gros réservoir orange de la navette spatiale, mais remplacer celle-ci (et son immense soute) par un vaste container cylindrique dans lequel se trouveraient un espace pour le cargo (infrastructures et matériel spatiaux) ainsi qu’une navette spatiale miniature, qui permettrait à l’équipage de rentrer sur Terre en se posant sur une piste; utiliser à nouveau des capsules, comme c’est prévu avec le futur module Orion, est simple et facile, mais commercialement pas idéal. Mais en 2003, avec la perte de la navette Columbia, le programme a été entièrement basé sur l’idée qu’il fallait absolument acheminer vers l’espace l’équipage et le cargo sur des lanceurs différents. Or cela a nécessité le développement de deux nouveaux lanceurs, Ares I et Ares V, au lieu d’un seul. Ce qui a fait exploser les coûts.

– Est-ce uniquement un problème d’argent? D’aucuns disent qu’il faudrait peut-être une nouvelle «guerre froide» pour que les programmes spatiaux avancent sans contraintes financières…

– Quoi qu’on dise, l’argent reste toujours un problème…

– Et quid de la nouvelle course à la Lune, avec la Chine ou l’Inde?

– La Chine n’est qu’au début de ses vols spatiaux habités. Tandis que les Etats-Unis et la Russie ont une immense expérience. Cela dit, renoncer à l’objectif d’être à nouveau les premiers sur la Lune permettrait de geler cette deuxième course à l’espace. Il faudra encourager tous les pays à unir leurs efforts dans un consortium lunaire, au niveau opérationnel au moins, quitte à ce qu’il reste une compétition concernant la production des composants spatiaux. Par ailleurs, il faut profiter de l’occasion pour recourir à des lanceurs développés par des entreprises privées. Cela peut faire la différence, afin de réévaluer nos objectifs: il faut laisser la Lune de côté, et viser Mars directement. Cela en deux phases: d’abord commencer avec les moyens réduits à disposition aujourd’hui. Mais ensuite, d’ici à dix ans, à l’occasion peut-être du 50e anniversaire de la conquête de la Lune, il faudra une affirmation claire des plans permettant d’atteindre Mars.

– Mais comment? Faut-il remettre tous les programmes à plat?

– Non. Il s’agit d’abord de prolonger la durée de vie de la navette spatiale jusqu’en 2015, pour accéder indépendamment à l’ISS, qui devra être elle-même maintenue et soutenue financièrement jusqu’en 2020 au moins. Parallèlement, il s’agit de continuer de développer la capsule Orion, prévue dans le programme Constellation, mais de renoncer aux deux nouveaux lanceurs. [Pour atteindre l’orbite basse], il suffira d’installer Orion sur des fusées Delta IV et Atlas V, utilisées actuellement pour les lancements de satellites, après les avoir adaptées.

Dans un deuxième temps, il faudrait développer un système de mini-navettes spatiales. De tels projets ont déjà été étudiés dans le passé, par les Américains [véhicule de retour d’urgence X-38, ou taxi spatial HL-20] ou les Européens [avion spatial Hermes], avant d’être laissés de côté. Certains ont été repris par des firmes privées; Boeing développe son avion spatial X-37B [basé sur le HL-20; le vol d’essai est prévu en janvier 2010]. Ces engins seront installés au sommet de grosses fusées du type de l’américaine Atlas V, de l’européenne Ariane-5 ou de la japonaise H-2A: on développerait ainsi non pas deux, mais un seul lanceur moyen, qui pourrait aussi apporter du cargo dans l’espace.

Troisième étape, il faut concevoir un module d’exploration spatiale de longue durée, pensé pour résister aux contraintes de l’espace [radiations cosmiques notamment]. Et utiliser la station spatiale comme base pour l’exploiter. Ce module resterait en permanence dans l’espace. Des prototypes pourraient être testés dès 2016, pour faire un aller-retour vers la Lune, sans forcément s’y poser. Puis, dès 2018, on pourrait mener un vol test pour approcher une comète «frôlant» la Terre.

Enfin, dernier pas: on pourrait viser Mars dès 2025. Et imaginer d’abord se poser sur l’une de ses lunes, Phobos [qui orbite à 6500 km au-dessus de la planète rouge, et serait une bonne base pour contrôler des robots martiens].

– Prolonger la vie de la navette spatiale, de l’ISS: l’argent nécessaire diminuerait d’autant le budget des programmes futurs…

– Les Etats-Unis ont mis beaucoup d’argent dans l’ISS, cela doit être apprécié par les autres nations. La Chine par exemple a beaucoup d’argent. Nous devrions donc les inviter à bord de l’ISS en leur demandant des coûts d’admission.

– Le président Obama a dit qu’il voulait une «NASA ayant de l’inspiration», sans préciser son idée. Que lui conseilleriez-vous de dire?

– L’Histoire pourrait retenir de lui qu’il fut celui qui a clairement déclaré et permis que les habitants de la Terre puissent aller s’installer de manière permanente sur une autre planète d’ici à 20 ou 25 ans. Cela, ce serait inspirant!