Environnement

Faut-il boycotter l’huile de palme?

Selon un nouveau rapport de l’Union internationale pour la conservation de la nature, se détourner de l’huile de palme n’est pas la bonne solution pour protéger la biodiversité

De nombreux consommateurs traquent la mention de l’huile de palme sur les emballages, pour se détourner des produits qui en contiennent. La culture des palmiers à huile en Asie du Sud-Est est en effet liée à une intense déforestation qui met en péril la survie d’espèces emblématiques comme l’orang-outan. Mais y renoncer est-il pour autant la bonne solution?

Un rapport de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), présenté à Paris le mardi 26 juin, exprime une opinion plus nuancée. Interdire l’huile de palme serait une fausse bonne solution, selon ses auteurs, car cela augmenterait la production d’autres cultures oléagineuses qui ont aussi un impact sur l’environnement. Une position qui trouve un écho particulier en Suisse, où des accords de libre-échange sont en négociation avec la Malaisie et l’Indonésie, principaux pays producteurs d’huile de palme.

Stable, sans goût et surtout bon marché, l’huile de palme possède des propriétés de choix qui en font une matière première courante dans de nombreux produits alimentaires (sauces, biscuits, crèmes glacées…) mais aussi dans les cosmétiques (shampoing, dentifrice…) et les détergents. Elle est aussi de plus en plus utilisée comme biocarburant. Avec 18,7 millions d’hectares de plantations industrielles de palmiers à huile dans le monde en 2017, c’est la troisième plus grande culture oléagineuse en termes de superficie de plantation, derrière le soja et le colza. En Suisse, quelque 32 000 tonnes d’huile de palme sont importées chaque année, une quantité relativement stable.

100 000 orangs-outans disparus en 15 ans

Comme le confirme l’UICN, cette culture fait payer un lourd tribut à l’environnement, notamment parce qu’elle est pratiquée dans des zones tropicales, où elle prend bien souvent la place de la forêt pluviale, très riche en biodiversité. «La culture du palmier à huile ne correspond qu’à 0,4% de la déforestation au niveau mondial, mais jusqu’à 50% en Malaisie et en Indonésie», relève Erik Meijaard, président du Groupe d’études sur l’huile de palme de l’UICN et auteur principal du nouveau rapport.

L’orang-outan en est bien l’une des principales victimes, comme le montre une étude publiée en février dans la revue Current Biology: plus de 100 000 de ces grands singes ont disparu de Bornéo entre 1999 et 2015, en raison de l’exploitation des ressources naturelles. «Le palmier à huile n’est cependant pas la principale menace qui pèse sur l’orang-outan. La chasse et l’agriculture à petite échelle jouent un rôle plus important. Par ailleurs, d’autres espèces souffrent aussi de l’expansion des cultures d’huile de palme, notamment des insectes, des amphibiens et des oiseaux, qui reçoivent moins d’attention», affirme Erik Meijaard.

L’huile de palme n’est pas seulement un problème pour l’environnement. De nombreuses violations de droits humains ont été documentées dans les régions où sont implantées les cultures intensives

Denis Ruysschaert, docteur en écologie politique associé à l’Université de Liège

La culture de l’huile de palme est par ailleurs responsable de fortes émissions de gaz à effet de serre, à l’origine des changements climatiques. Selon une étude de l’EPFL et de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL) parue le 19 juin dans la revue Nature Communications, la conversion d’un hectare de forêt tropicale en culture intensive de palmiers causerait l’émission de 174 tonnes de carbone. «Cela correspond grossièrement aux émissions de 530 personnes voyageant de Genève à New York en classe économique», évalue Thomas Guillaume, du Laboratoire des systèmes écologiques de l’EPFL, l’un des auteurs. Les cultures intensives de palmiers sont enfin associées à une perte de qualité du sol et à une pollution des eaux, en raison de l’usage important de pesticides.

Abaissement des barrières douanières

«L’huile de palme n’est pas seulement un problème pour l’environnement, souligne de son côté Denis Ruysschaert, docteur en écologie politique associé à l’Université de Liège et vice-président de Swissaid Genève. De nombreuses violations de droits humains ont été documentées dans les régions où sont implantées les cultures intensives. Les communautés locales n’ont plus de place pour cultiver, et perdent ainsi leur principal moyen de subsistance.»

Ce sombre tableau explique que l’huile de palme soit devenue la principale pierre d’achoppement dans les négociations de la Suisse avec l’Indonésie et la Malaisie, en vue d’un accord de libre-échange. «Actuellement, l’importation d’huile de palme est frappée d’un droit de douane de 100%, qui vise surtout à protéger les producteurs suisses de colza et de tournesol», explique Isolda Agazzi, responsable du bureau romand d’Alliance Sud, la coalition des principales ONG suisses de développement. Les pays producteurs aimeraient que cette barrière douanière soit abaissée. De leur côté, les ONG souhaitent que l’huile de palme soit exclue des accords de libre-échange. Une position qui est aussi défendue par la motion Grin, adoptée en février dernier par le Conseil national.

Lire aussi: Haro sur l’huile de palme importée en Suisse

Favoriser le dialogue

«L’huile de palme fait partie des principaux produits d’exportation de l’Indonésie et de la Malaisie et ne peut donc pas facilement être exclue des négociations. L’objectif est de trouver une solution qui soit compatible avec notre politique agricole, et de mettre sur pied une plateforme qui favoriserait le dialogue autour d’une production durable d’huile de palme», fait valoir Fabian Maienfisch, porte-parole du Secrétariat d’Etat à l’économie. Alors que les discussions sont en cours depuis plusieurs années, l’accord avec l’Indonésie avance actuellement à grands pas, indique le SECO, tandis que les négociations avec la Malaisie ont pris du retard.

Faut-il tourner le dos à l’huile de palme ou travailler avec les pays producteurs pour améliorer sa production? Pour l’UICN, en tout cas, renoncer à cette huile n’est pas la bonne solution. Avant tout parce que sa culture est extrêmement productive: un hectare de palmeraie permet de produire 3,8 tonnes d’huile, contre 0,8 tonne d’huile pour un hectare de colza et 0,5 tonne pour un hectare de soja. «Dans un contexte où la demande mondiale en huile végétale ne cesse d’augmenter, dire non à l’huile de palme revient à dire oui à d’autres cultures oléagineuses également destructrices et plus gourmandes en terre», affirme Erik Meijaard.

Huile de palme bio

L’UICN met plutôt en avant l’amélioration de la planification des nouvelles plantations afin d’éviter le déboisement de forêts tropicales ou de tourbières, et la mise en réserve de certains pans forestiers. Mais les outils développés jusqu’à aujourd’hui pour améliorer les conditions de culture des palmiers n’ont pas encore fait leurs preuves. Le système de certification de la Table ronde sur l’huile de palme durable (RSPO), créé en 2004 à l’initiative de grands producteurs et d’ONG comme le WWF, n’a pas permis d’enrayer la déforestation à grande échelle en Asie du Sud-Est. «Pire, ce label promeut un mode d’exploitation intensif à grande échelle, qui n’est intrinsèquement pas favorable à la biodiversité et aux droits humains, alors que les petits exploitants, dont l’impact sur l’environnement est souvent moins important, en sont exclus», souligne Denis Ruysschaert.

Ce dernier préfère distinguer l’initiative récente de Coop: le distributeur a annoncé qu’il n’utiliserait plus dans ses produits que de l’huile de palme labellisée Bio Suisse. Outre le fait qu’il impose de renoncer aux pesticides de synthèse, ce label pose de meilleures garanties que celui de la RSPO par rapport à la déforestation et en termes de standards sociaux.

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