Faune

Faut-il nourrir les oiseaux en hiver?

Avec le froid, nous sommes nombreux à fournir un complément de nourriture aux oiseaux sauvages. Cette pratique d’apparence anodine n’a pas que de bons côtés

L’hiver venu, les commerces proposent en masse à leurs clients toutes sortes d’aliments pour oiseaux sauvages: mangeoires, mélanges de graines, bâtons aux noix, boulettes pour mésange… Avec raison, puisque le nourrissage des oiseaux est une pratique très répandue. «Aux Etats-unis, 50% des ménages possèdent une mangeoire et la remplissent régulièrement de graines. Cela représente un marché de trois milliards de dollars annuel», indique Marine Le Louarn, doctorante en écologie urbaine à l’Université d’Aix-Marseille, auteure d’un article sur ce thème sur le site «The Conversation». Cette pratique concerne environ 20% des foyers en Europe. Bien qu’il n’existe pas de données pour la Suisse, il est clair qu’il s’agit ici aussi d’un usage populaire. Mais quel est vraiment son bien-fondé?

Pour celui qui nourrit les oiseaux, l’exercice permet d’observer de près de petites boules de plumes affamées, occasion rare le reste de l’année, tout en ayant l’impression d’avoir fait une bonne action. Le nourrissage a aussi de bons côtés pour les oiseaux. D’après Marine Le Louarn, «Des études scientifiques ont démontré des conséquences positives de cette supplémentation alimentaire, notamment une meilleure survie hivernale, une amélioration de la condition physique et une augmentation du nombre de poussins à l’envol chez les individus qui profitent des mangeoires».

Si la pratique apporte certains bienfaits, elle n’est pourtant pas indispensable. «En fait, tous ces oiseaux peuvent trouver leur nourriture par eux-mêmes, sans l’aide de l’homme, explique Carl’Antonio Balzari, directeur adjoint du Centre-nature BirdLife de La Sauge (VD). Qui précise que les mangeoires sont davantage profitables aux granivores comme les pinsons et moineaux et aux frugivores tels les merles et rouges-gorges qu’aux insectivores comme les roitelets, grimpereaux et troglodytes.

Espèces envahissantes favorisées

Contrairement aux espèces migratrices, celles qui passent l’hiver en Suisse sont adaptées aux conditions météorologiques hivernales. «Certaines comme les mésanges vont même jusqu’à changer de régime alimentaire l’hiver venu, en passant du statut d’insectivore à granivore», détaille Sophie Jaquier, biologiste à la Station ornithologique suisse de Sempach. Les bénéficiaires des mangeoires peuvent tout à fait se sustenter sur les buissons, les arbres et les jachères, où ils trouvent également des graines.

Pas indispensable donc, le nourrissage peut dans certains cas avoir des effets négatifs. «Une étude effectuée en Nouvelle-Zélande a montré que la présence de mangeoires favorisait les espèces envahissantes et celles capables d’exploiter les ressources anthropiques, au détriment des espèces natives, révèle Marine Le Louarn. C’est le cas chez nous avec les pigeons. En France comme au Canada, mais aussi dans certaines villes d’Australie ou Etats américains, il est d’ailleurs interdit de nourrir la faune sauvage dans les lieux publics.»

François Turrian, directeur romand de BirdLife Suisse, souligne l’importance de limiter le nourrissage aux périodes de grands froids et d’enneigement: «Normalement, au printemps, les habitués des mangeoires s’en éloignent. Un nourrissage trop tardif à la fin de l’hiver, lorsque les conditions sont à nouveau clémentes, peut provoquer des perturbations par exemple dans le choix du site de nidification. De plus, un apport excessif de calories peut déclencher prématurément la reproduction.»

La mangeoire, lieu de contamination

Enfin, comme la grippe dans le métro, la mangeoire peut être un lieu propice à la transmission de maladies. «Avec de simples mesures d’hygiène, il est cependant possible de minimiser cette contagion», prévient Sophie Jaquier. La nourriture doit être à l’abri des intempéries et présentée de façon à ce que les oiseaux ne puissent pas s’asseoir dedans et la souiller.

Le choix du type d’aliments est également crucial. Par exemple, le pain distribué aux canards en bord de lac n’est pas adapté. A haute dose, le sel qu’il contient provoque des intoxications. «Le pain sera nocif pour certaines espèces et sans danger pour d’autres, mais dans aucun cas il ne sera bénéfique. Les oiseaux nourris au pain vont se sentir rassasiés mais n’auront absorbé que très peu de nutriments», précise Marine Le Louarn. Le blé est en effet peu nutritif pour les oiseaux et pauvre en lysine, un acide aminé indispensable.

Si les graines du commerce sont généralement bien adaptées aux oiseaux, elles ne sont pas pour autant toutes recommandables. D’après François Turrian, «des graines d’ambroisie, plante exotique envahissante à fort pourvoir allergène, peuvent être contenues dans des paquets de graines. Il faudrait contrôler au printemps la germination éventuelle de cette plante sous les mangeoires.»

Finalement, l’intérêt du nourrissage en terme de conservation de l’avifaune est plus que discutable. «On peut faire bien davantage pour la cause en aménageant son jardin de manière favorable!», conclut l’ornithologue. Des arbustes indigènes comme le cornouiller ou la viorne apporteront en effet abri et nourriture aux oiseaux, et cela tout au long de l’année.

À consulter: Une fiche pratique de l’ASPO/Birdlife Suisse sur le nourrissage des passereaux


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