La tension monte d’un cran dans le dossier du supervirus grippal H5N1, ce mutant créé en laboratoire, aussi virulent qu’un virus de la grippe aviaire (mortel dans 60% des cas) et aussi contagieux qu’un virus grippal saisonnier. Fin décembre 2011, le comité de biosécurité américain (NSABB) a recommandé de restreindre la publication des travaux concernant ce virus, du fait d’un risque de bioterrorisme.

Prudence indispensable pour les uns, censure excessive selon les autres, cette prise de position inédite a fait émerger une vive polémique dans la communauté scientifique. Dans la revue britannique Nature mise en ligne dimanche 15 janvier, dix experts internationaux, parmi lesquels le néerlandais Ron Fouchier dont les expériences sont au cœur du débat, prennent officiellement position et livrent des propositions contrastées.

L’histoire a commencé en septembre 2011, quand Ron Fouchier, du centre Erasmus de Rotterdam, a présenté ses dernières recherches lors d’un congrès sur la grippe à Malte. Ce virologiste reconnu annonçait avoir transformé un virus H5N1 (très pathogène mais quasiment non transmissible entre humains) en mutant contagieux par quelques manipulations génétiques. Ses travaux, financés par les instituts américains de la santé, ont ensuite été soumis à la prestigieuse revue Science. Dans le même temps, une autre équipe, américaine, parvenue à des résultats comparables, envoyait son manuscrit à Nature.

Mais, face aux dangers potentiels de ce mutant, qualifié par certains de virus le plus dangereux du monde, le NSABB a été sollicité sur l’opportunité d’une publication. Et pour la première fois, cette instance – qui est consultative mais dont les avis sont généralement suivis – a appelé à ne pas publier intégralement les données, en effaçant les passages les plus sensibles afin qu’ils ne tombent pas en de mauvaises mains.

«Grotesque»

Dans Nature, Ron Fouchier et son collègue Ab Osterhaus s’indignent de l’hégémonie américaine sur ce dossier: «Nous ne remettons pas en cause l’avis du NSABB. Mais nous nous demandons s’il est approprié qu’un pays domine une discussion qui a un impact sur les scientifiques et les officiels de santé publique du monde entier.»

Selon eux, beaucoup d’experts européens se sont exprimés en faveur d’une publication intégrale des résultats. «Une question aussi importante ne doit pas être décidée par un pays, mais par nous tous», concluent-ils.

D’autres experts interrogés par Nature soutiennent aussi l’idée d’une réflexion internationale. Pour John Steinbruner (université du Maryland), c’est à une instance globale comme l’Organisation mondiale de la santé que devrait revenir la responsabilité de réguler ce type de publications. «Ces discussions ne doivent pas être contrôlées par des officiels centrés sur la sécurité nationale. Le H5N1 est d’abord un sujet de santé publique», prévient-il.

«Le souci majeur est celui d’une propagation accidentelle, par la contamination d’une personne travaillant dans le laboratoire qui transmettrait l’infection à d’autres, souligne au contraire Richard Ebright de l’université Rutgers (New Jersey). Il y a aussi des risques de propagation volontaire par un employé perturbé oumécontent, de bioterrorisme ou de guerre biologique.» Selon Richard Ebright, il faut immédiatement relever le niveau de sécurité des laboratoires où est pratiqué ce type de recherches, en exigeant un niveau 4 (le plus élevé) au lieu de l’actuel 3 +.

Le virologue français Jean-Claude Manuguerra (Institut Pasteur), qui désapprouve l’idée d’une publication partielle, considère que «tout cela devient grotesque»: «Ce n’est pas’le super-virus pour les nuls’, mais des travaux effectués par des équipes très spécialisées, et qui ne peuvent pas être reproduits par n’importe qui. A force de durcir la réglementation, on va finir par ne plus pouvoir travailler.»