Quand le covid s’est répandu en Suisse, au printemps dernier, les consignes étaient claires: les personnes à risque, en grande majorité des adultes, étaient absolument prioritaires pour le dépistage. Pas question de tester à tout va les moins de 12 ans qui avaient mal à la gorge car, affirmait l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) dans ses recommandations officielles, le taux de positivité n’était alors que de 0,2% dans leur tranche d’âge, et les études montraient qu’ils n’étaient que rarement des vecteurs de transmission du virus.

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Comment expliquer, alors, que les tests PCR sur les enfants soient désormais en forte augmentation? Selon les statistiques fournies par l’OFSP, les laboratoires suisses réalisaient quelque 500 tests par semaine à la mi-mai chez des enfants âgés de 2 à 11 ans. La première semaine de septembre, 4824 tests ont été faits en Suisse dans cette tranche d’âge. Celle de la rentrée, fin août, c’était plus de 5000.

La tendance est la même chez les bébés jusqu’à 1 an: 173 tests par semaine à la mi-mai… et 643 la semaine dernière. C’est moins qu’au mois de juin, mais deux fois plus qu’en juillet et en août. Et cela n’est pas près de se réduire: la circulation du virus étant de plus en plus forte, l’OFSP serait en train d’adapter ses consignes au sujet des tests PCR chez les moins de 12 ans. Elles devraient être publiées d’ici quelques semaines.

Crainte d'un hiver ubuesque

L’épidémie s’étant déclarée dans plusieurs crèches genevoises dont celle de La Nichée, du Serpentin et du Sabotier, le canton a renforcé son arsenal de mesures afin d’éviter la propagation du virus, à savoir la mise en quarantaine d’au moins 120 enfants et des tests obligatoires pour ceux ayant été en contact avec des adultes contaminés. Les résultats se sont révélés positifs pour 13 d’entre eux, selon les informations du Temps. Mais même en cas de test négatif, la quarantaine n’est pas levée, a précisé la Direction générale de la santé. Et les parents se retrouvent, comme au mois d’avril, en pleine première vague épidémique, à devoir garder leurs petits à la maison…

Dans le canton de Vaud, où le nombre de contaminations reste encore moins élevé qu’à Genève, le médecin cantonal adjoint Eric Masserey s’aligne sur les recommandations actuelles de l’OFSP: «Pas de test pour les enfants de moins de 12 ans, sauf exception ou situation particulière de cluster en milieu scolaire ou d’accueil.» Mais dans les faits, nombre d’écoles et de crèches précisent qu’en cas d’un symptôme, voire de deux – nez qui coule, gorge irritée, toux… – un enfant ne doit pas venir en classe. Et éventuellement se faire dépister. Les pédiatres se retrouvent donc face à un afflux de parents qui réclament des tests. Et tous de craindre que l’hiver ne devienne ubuesque: s’il faut faire tester son bébé au coronavirus chaque fois qu’il a un rhume, les familles peuvent d’ores et déjà arrêter de travailler.

Divergences

D’autant qu’un test PCR n’est pas une partie de plaisir pour un petit enfant. «Même si l’écouvillon est plus fin et plus petit, le prélèvement peut être douloureux et, pour qu’il soit réussi, le bébé doit parfois être contenu, ce qui peut s’avérer être une expérience traumatisante, explique Pierre-Alex Crisinel, médecin spécialiste en pédiatrie et infectiologie pédiatrique, conseiller scientifique du nouveau site de dépistage pédiatrique du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). La plupart des pédiatres souhaitent qu’on allège les critères de dépistage et d’isolement. Tester et isoler les enfants de moins de 12 ans n’empêchera pas forcément le virus de circuler et alourdira la charge des familles.»

Son constat est dans la lignée de celui de la Société suisse de pédiatrie, dont le membre du comité Christoph Aebi précise dans un communiqué qu’en hiver «chaque enfant souffre à plusieurs reprises d’infections respiratoires virales. La requête de tester chaque enfant pour chaque nouvelle maladie surcharge les capacités des cabinets médicaux, des unités d’urgence et des centres de test. Cela est inacceptable et disproportionné.»

Tester les enfants n’empêchera pas le virus de circuler et alourdira la charge des familles

Pierre-Alex Crisinel, médecin spécialiste en pédiatrie et infectiologie pédiatrique

Dans son laboratoire de l’Institut de microbiologie du CHUV, Gilbert Greub analyse en ce moment plus de 1000 tests par jour. «Il est rare que ceux réalisés sur les enfants soient positifs, note-t-il. Mais quand ils le sont, c’est généralement chez les plus de 12 ans, qui sont plus souvent dépistés.» Pour faciliter la procédure chez les plus jeunes, il prévoit avec les pédiatres le lancement d’une étude, afin de savoir si les PCR sur des prélèvements salivaires seraient aussi sensibles que  sur les prélèvements nasopharyngés.

Ces derniers jours, les autorités fédérales et cantonales ont multiplié les réunions avec les infectiologues et les pédiatres de tout le pays, afin d’accorder leurs avis. En attendant, les connaissances des scientifiques en la matière, elles, n’ont pas changé: le coronavirus est beaucoup moins grave chez les enfants et, actuellement, la transmission paraît s’effectuer surtout entre adultes.