«Pendant vingt ans, mes papiers ont été publiés comme je les écrivais. C’est en travaillant pour la presse étrangère que j’ai découvert ce que c’était un vrai travail de relecture, de fact-checking et d’édition.» La journaliste est pleine d’humilité, pour raconter dans quelles conditions elle a longtemps travaillé dans son pays, la Croatie. Approximations, mauvaises traductions, copiés-collés, sensationnalisme: ces plaies ont beau être bien identifiées, elles n’épargnent aucun pays aujourd’hui, avec plus ou moins d’ampleur.

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Et c’est bien pourquoi, en marge de la Conférence mondiale des journalistes scientifiques, ouverte ce lundi sur le campus de l’EPFL à Lausanne, l’atelier consacré aux outils et aux savoir-faire du journalisme d’investigation scientifique dans les pays des Balkans était instructif pour tous, en plus de receler quelques moments passionnants. L’appellation «journaliste scientifique» est loin de ne regrouper que les journalistes qui s’occupent d’évaluer et de recontextualiser des recherches et des découvertes souvent survendues par des spécialistes de relations publiques, elle rassemble aussi de vrais baroudeurs.

Prenez Nenad Jaric Dauenhauer. Ce journaliste du principal portail d’informations en Croatie Index, également un scientifique aguerri qui a publié dans Nature ou dans le New Scientist, a débusqué plusieurs affaires de fraude scientifique de ces dernières années. Un moteur de voiture qui serait 30% plus performant? Une gourou qui assure que le cerveau est plus puissant que des médicaments? Des coquillages interdits à la pêche sur les côtes croates mais qui apparaissent sur les tables en provenant prétendument de Bosnie? Il enquête, engrangeant des centaines de milliers de vues de ses articles, un record dans un pays de quatre millions d’habitants. Le ministre de la Science qui a pompé il y a trente ans les travaux de chercheurs américains? Il a retrouvé un des membres de l’équipe américaine, qui lui a confirmé le plagiat. Le public en redemande. Sur le site d’Index, la rubrique Sciences apparaît dès l’écran d’accueil – ce qui n’est pas toujours le cas des autres sites d’information de Croatie, explique-t-il.

Salut public

Prenez aussi Alexandra Nistoroiu. En plus de suivre les développements de la politique publique de recherche dans son pays pour Science, cette journaliste du tabloïd roumain Libertatea (propriété du groupe Ringier, comme Le Temps) a fait partie de l’équipe qui a débusqué un faux chirurgien qui a pratiqué pendant un an, dans cinq cliniques privées, injections de botox comme rhinoplasties, sans être médecin le moins du monde – il avait déjà sévi de la même façon en Italie, et n’avait même pas son diplôme de fin de lycée. Comment a-t-il pu ainsi abuser tant de monde? Il suffisait pourtant de le voir entrer dans un bloc pour voir qu’il y avait un problème, raconte la journaliste, il ne positionnait même pas ses mains selon le protocole bien établi des labos. Mais ses patients n’ont pas osé protester ou porter plainte, honteux de s’être laissé ainsi berner.

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Libertatea a aussi démasqué une fausse gynécologue qui était parfois la seule de permanence dans sa maternité, et dont la complicité avec l’un des médecins de l’hôpital a poussé des dizaines de femmes enceintes à recourir à une césarienne, ce qui leur assurait le versement d’argent au noir. La jeune femme s’était d’abord fait passer pour une étudiante en médecine, en truquant un faux diplôme sur Photoshop, avant de monter en grade: la supercherie a duré une dizaine d’années. Dans son hôpital, le taux de césariennes, en moyenne en 2017 de 36,3% en Roumanie et de 62,28% à Bucarest, était passé à 84,66%, avant un historique taux de 86,44% en 2018.

Racontées si brièvement, ces histoires paraissent simples, énormes. Elles ont chacune nécessité des mois d’enquête patiente et discrète, de recueil de témoignages, de gros efforts pour accumuler les preuves, face à des institutions mortifiées d’avoir été flouées et de voir leur réputation entachée. Les risques sont là aussi. Les journalistes d’investigation scientifiques sont de plus en plus touchés par des campagnes de diffamation, des menaces, et des procès – ainsi Nenad Jaric Dauenhauer a été attaqué en justice par la gourou. Un danger pointé par la Fédération européenne des journalistes de science.