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La femme qui recollait le cœur des bonobos

Depuis vingt ans, Claudine André mène un projet de réhabilitation au Congo.Rencontre avec une femme de foi

La femme qui recollait le cœur des bonobos

Faune Depuis vingt ans, Claudine André mène un projet de réhabilitation en RDC

Rencontre avec une femme de foi

Dans l’attente du cycle de conférences qui va l’emmener à Genève, Fribourg et Neuchâtel, elle a planté son camp de base chez une amie, à Vessy (GE), au pied du Salève. Lorsque Claudine André ouvre la porte, c’est un sourire synonyme d’une infinie bienveillance qui s’offre au visiteur. Ce trait de caractère a chez elle été mis au service d’une cause: la préservation du bonobo. Ce grand singe endémique de la République démocratique du Congo, dont l’aire de répartition est limitée au nord par le fleuve du même nom et au sud par la rivière Kasaï, est une espèce qui survit sous un faisceau de menaces: déforestation, expansion démographique, braconnage, conflits.

Le bonobo? On commence à bien le connaître mais, au regard de l’histoire naturelle, cela fait peu de temps que l’on voit en lui autre chose qu’une sous-espèce du chimpanzé (Pan troglodytes). De fait, les spécificités de Pan paniscus sont multiples: «On dit qu’il est plus petit que le chimpanzé, mais c’est faux, explique Claudine André. Par contre, il est plus gracile et, en bipédie, sa stature est plus droite et se rapproche de celle de Lucy», l’australopithèque mise au jour par Yves Coppens. Autres caractéristiques physiques: une face noire (celle du chimpanzé est souvent claire), de petites oreilles, et des favoris frappants. Les différences sont aussi comportementales: les bonobos vivent sous le système du matriarcat, les femelles – une image d’Epinal mais elle se vérifie – utilisent le sexe pour faire baisser la tension au sein des groupes, lesquels se caractérisent par leur absence de rivalité territoriale.

C’est à ce «hippie de la forêt» – elle le nomme ainsi – que Claudine André consacre ses journées depuis plus de vingt ans. Née en Belgique, elle suit à l’âge de 3 ans son père vétérinaire, qui s’en va au Congo belge pour superviser un projet d’hybridation du bétail local avec des taureaux zébus dans le but de rendre le cheptel plus résistant. A l’indépendance (1960), c’est l’exode: retour au Plat Pays. La Belgique a beau être le pays du surréalisme, l’adolescente «un peu sauvageonne» s’y sent contrainte: adulte, elle retourne au Congo pour y faire sa vie.

Sa découverte du bonobo se fait dans un contexte troublé. 1993: Claudine André vit à Kinshasa. C’est l’époque à laquelle des militaires zaïrois privés de solde mettent la ville à sac. Le zoo de la capitale est en danger, Claudine André y travaille comme volontaire. Un bonobo orphelin y est déposé, on lui dit qu’il ne survivra pas, il survit, c’est le déclic: «Un chimpanzé ne peut pas soutenir votre regard plus de deux secondes, un gorille le fuira tout de suite. Mais les bonobos, eux, regardent votre âme.» On y reviendra.

Si vous parcouriez les marchés de Kin­shasa il y a quelques années, vous y trouviez des bébés bonobos, explique Claudine André. Depuis, grâce à son travail, les autorités ont promulgué une loi sur la détention des espèces en danger, rendant ce commerce illégal - «Mais aujourd’hui, il faut les débusquer, cachés dans des maisons privées pour échapper à la saisie!» La biographie de ces singes est toujours la même: les chasseurs tuent les parents pour le marché de la viande de brousse (dans certaines régions, pour une femme enceinte, manger un bonobo est le gage d’accoucher d’un enfant intelligent, dit-on). Le petit, accroché à sa mère, en est arraché pour être vendu comme jouet.

Sentimentalement intolérable: «Les petits sont en état de choc, explique Claudine André. Ils boivent un peu, mangent un peu, mais jamais assez pour survivre.» Ecologiquement inadmissible: «On ne sait pas exactement quelle est la population résiduelle de bonobos, leur habitat est très fragmenté. Tout ce que je sais, c’est que l’arrivée des petits dans notre sanctuaire connaît des pics à chaque période d’instabilité politique.»

Le sanctuaire en question, c’est «Lola Ya Bonobo», un espace protégé d’une quinzaine d’hectares, à 25 km de Kin­shasa, et qui depuis 2002 incarne le projet, mis en place par Claudine André, de réhabilitation de ce grand singe. Avant cela, dans les années 90, elle devait se contenter du campus boisé de l’école américaine de la capitale, fermée pour cause de guerre. Puis ce fut le premier enclos, d’un hectare et demi. Enfin, le sanctuaire actuel. A l’heure d’aujour­d’hui, une centaine de bonobos ont été sauvés, et deux groupes ont pu être relâchés dans la nature en 2009 et 2011, à «Ekolo Ya Bonobo» (le pays des Bonobos), à 850 km de Kinshasa, dans une réserve naturelle de 20 000 hectares: une première mondiale.

L’admission des singes suit un scénario strict: «Ceux qui nous parviennent ont de 2 à 4 ans. Les plus jeunes sont déjà morts, les plus vieux déjà boucanés.» Ils entrent en quarantaine, sont soumis à une batterie de tests, en particulier sur le HIV («Je n’ai jamais croisé un singe infecté», précise Claudine André). Puis direction la nurserie, où ils bénéficient d’une mère (humaine) de substitution: «Un bonobo, ça ne vit pas sans sa maman, il se laisse mourir. Avec une mère de substitution, il peut faire un transfert affectif.» Enfin, arrivé à l’âge où un enfant entre en primaire, il est transféré dans le groupe des adultes. Cette introduction ne pose pas de problèmes: le bonobo est sociable. Dès lors, l’interaction humaine est réduite au minimum.

Lola Ya Bonobo et Ekolo Ya Bonobo sont un bienfait économique: ils emploient soixante personnes des villages voisins. C’est aussi un espace protégé, en lutte contre le braconnage, et la biodiversité y gagne: «Aujourd’hui, explique Claudine André, on remarque que notre travail de sauvetage d’une espèce développe beaucoup de ramifications.» De fait, alors qu’elles appartenaient au domaine des souvenirs, on a revu dans le site de la réintroduction des traces d’éléphant ou de léopard.

Le rayonnement du sanctuaire s’étend au-delà de ce coin d’Afrique. Des partenariats, avec Harvard, l’Institut Max-Planck, l’Université de Kyoto ou celle de Neuchâtel, font affluer les scientifiques vers cet objet de recherche qu’est devenu le bonobo. On étudie son langage («Ils utilisent une vocalise spécifique pour me désigner», sourit Claudine André). On scrute ses caractéristiques cognitives: c’est au sanctuaire que le primatologue Brian Hare a développé un nouveau protocole de sondage des capacités de ce grand singe, basé sur l’observation en semi-liberté , et non plus dans des zoos ou des labos. On détaille son éthologie dans son habitat: on a ainsi pu observer l’émergence de cultures propres à un groupe particulier de bonobos, comme ceux du site de LuiKotale, qui chassent de petites antilopes – ce que les autres ne font pas.

Le bonobo partage 98,7% de son patrimoine génétique avec nous. Claudine André vit depuis plus de vingt ans avec ces bébés «qui transpercent l’âme». Lorsqu’ils sont malades, on fait appel à un pédiatre humain, tant leurs affections sont proches. La barrière de l’animalité existe-t-elle encore? «Indéniablement, mais elle est fine. Quand les bonobos sont dans leur monde, ils sont inatteignables. Mais quelquefois nos chemins se croisent. Faire des allers-retours de chaque côté de cette frontière, ça me paraît une belle définition du cousinage. Et puis, j’ai la chance de ne pas être une scientifique: c’est vraiment un bonheur de se laisser aller à eux!»

Conférences de Claudine André, organisées par Terre pour tous: 20 mai à Genève, 21 à Neuchâtel, 22 à Genève (en anglais), et 24 à Fribourg. Rens. sur www.terrepourtous.org et www.lolayabonoba.org

«Les bonobos regardent votre âme»

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