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Comment la ferme protège de l’allergie

L’excès de propreté serait à l’origine de la multiplication des allergies dans les pays industrialisés. Une étude révèle pourquoi respirer l’air des étables a un effet protecteur contre ces pathologies

Comment la ferme protège des allergies

Santé Un excès d’hygiène serait responsable de la progression actuelle des allergies

Une étude explique pourquoi respirer l’air des étables prévient ces pathologies

Allergies alimentaires, asthme, rhume des foins, eczéma… les pathologies allergiques ne cessent de progresser dans les pays industrialisés. Le nombre d’allergiques a été multiplié par 20 en deux décennies et l’Organisation mondiale de la santé prédit qu’une personne sur deux sera touchée à l’horizon 2050. Comment expliquer cette augmentation? La théorie privilégiée par les spécialistes met en cause la trop grande aseptisation de nos modes de vie. Un manque d’exposition aux microbes, particulièrement durant l’enfance, entraînerait un dysfonctionnement du système immunitaire. Cette théorie dite de l’hygiène sort renforcée d’une nouvelle étude publiée ce vendredi dans la revue Science . Des chercheurs y expliquent comment l’inhalation de poussières issues d’étables protège contre les allergies respiratoires.

L’idée d’une augmentation de la fréquence des allergies et d’autres maladies auto-immunes liée à un excès de propreté date de la fin des années 1980. Elle repose sur des études épidémiologiques ayant montré que les enfants qui grandissent dans des familles nombreuses ou dans des exploitations laitières souffrent beaucoup moins souvent d’allergies que les autres. Une recherche de ce type, publiée en 2012 dans The Journal of allergy and clinical immunology , a ainsi révélé que les enfants des communautés Amish aux Etats-Unis étaient très peu touchés par les allergies, probablement du fait de leur mode de vie particulier, au contact des animaux et dans de grandes fratries. Leur taux d’allergie était plus faible que celui d’enfants suisses vivant dans des ­fermes, pourtant eux-mêmes relativement épargnés par rapport à leurs camarades des villes.

S’ils suggèrent un lien entre le mode de vie et les allergies, ces travaux ne disent rien des mécanismes en jeu. Qu’est-ce qui, dans la vie à la ferme, protège les enfants contre l’allergie? Les auteurs de l’étude parue dans Science ont voulu savoir si la poussière présente dans les étables pouvait jouer un rôle. On sait en effet qu’elle est très riche en éléments issus de pathogènes, notamment des composants d’enveloppe de bactéries appelés endotoxines. Les scientifiques ont donc prélevé de la poussière dans des exploitations laitières allemandes et suisses avant de les faire inhaler à des souris pendant deux semaines. Puis ils ont exposé ces souris à des acariens, qui sont fréquemment à l’origine d’allergies respiratoires. Résultat, les souris ayant d’abord respiré la poussière ont développé nettement moins de symptômes allergiques que les autres souris. «Avec cette étude, nous sommes les premiers à montrer non pas seulement une corrélation mais bien un lien de causalité entre l’exposition aux pathogènes des fermes et la protection contre l’allergie», souligne Bart Lambrecht, de l’Université belge de Gand, l’un des auteurs de l’étude.

Le scientifique et ses collaborateurs ont par ailleurs découvert que cet effet anti-allergique de la poussière ne fonctionnait que chez les souris capables de synthétiser une enzyme particulière, appelée A20. «Cette enzyme est fabriquée en plus grande quantité lorsque l’organisme est exposé aux endotoxines; comme elle a un effet anti-inflammatoire, elle atténue la réaction du système immunitaire face aux allergènes», explique Bart Lambrecht.

Un mécanisme similaire existerait chez l’être humain. Les scientifiques s’en sont rendu compte en étudiant les données issues d’une cohorte de 1700 enfants ayant grandi à la ferme ou pas, et dont le code génétique était connu. Certains de ces enfants ne pouvaient pas fabriquer l’enzyme A20 du fait d’une mutation génétique rare. Or ces enfants étaient nombreux à souffrir d’allergies, même lorsqu’ils vivaient à la ferme. Tout semble donc indiquer que l’enzyme A20 intervient comme médiateur dans la protection contre l’allergie procurée par la poussière de ferme.

«Cette étude est intéressante à plus d’un titre, s’enthousiasme François Spertini, chef du Service d’immunologie et allergie du CHUV. D’abord, elle renforce la théorie de l’hygiène dont tout porte désormais à croire qu’elle est exacte. Ensuite, elle montre que la muqueuse bronchique intervient dans la modulation de la réponse immunitaire, alors qu’on pensait jusqu’alors qu’elle constituait seulement une barrière physique aux pathogènes. Enfin, ce travail détaille une des chaînes moléculaires à l’œuvre dans la réponse adaptative aux allergènes, même si ce n’est probablement pas le seul mécanisme en jeu.»

Bart Lambrecht ne le conteste pas. «Outre les endotoxines, d’autres éléments des poussières d’étables semblent aussi avoir un effet anti-allergique, notamment des composés de moisissures. Par ailleurs la consommation de lait de vache frais serait aussi impliquée dans la protection contre les allergies», indique le chercheur. «Même si on est encore loin d’avoir tout compris, ce type d’études change la manière dont on envisage la prévention de l’allergie, relève François Spertini. En particulier, l’idée selon laquelle les petits enfants devraient être tenus au maximum à l’écart des allergènes et des microbes est remise en question. Et cela non seulement concernant les allergies respiratoires mais aussi alimentaires. Les études montrent en effet l’importance d’une flore intestinale diversifiée pour lutter contre ces pathologies.»

Mais attention: ces découvertes ne devraient pas être prises au pied de la lettre! Il n’est ainsi pas recommandé de renoncer à l’hygiène de base, qui prévient les maladies infectieuses. Il n’est pas non plus recommandé de «sniffer» des poussières d’étables, en l’absence de preuves de leur innocuité pour la santé. Alors quoi? «Aux Pays-Bas, certains agriculteurs proposent des crèches à la ferme, ce qui semble être une bonne idée», avance Bart Lambrecht. «On peut aussi avoir des animaux à la maison et ne pas se montrer trop tatillon avec le nettoyage», suggère François Spertini. Ou encore, faire la vaisselle à la main: d’après une étude américaine récente parue dans la revue Pediatrics , les enfants qui grandissent dans des familles où on lave la vaisselle de cette manière ont moins d’allergies que ceux issus de familles où assiettes et verres passent à la machine.

«Aux Pays-Bas, des agriculteurs proposent des crèches à la ferme, ce qui semble être une bonne idée»

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