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Les Mayas ont semble-t-il souffert d’épisodes de sécheresse répétés, sans que cela soit la cause directe de l’abandon de leurs cités.
© Touchstone Pictures

Mystérieuses civilisations (4/5)

La fin du monde maya, la malédiction de l’eau

Ils ont construit des pyramides, mis au point un système d’écriture, étudié l’astronomie… Et pourtant, les Mayas ont abandonné leurs villes. L’effondrement de leurs cités pourrait bien être lié à leur environnement, notamment à des sécheresses

«Dans le roman qu’est l’histoire du monde, rien ne m’a plus fortement impressionné que le spectacle de cette ville jadis grande et belle, désormais renversée, désolée, perdue, envahie par les arbres sur des kilomètres à la ronde, sans même un nom pour la distinguer.» En 1841, de retour d’Amérique centrale, l’explorateur américain John Lloyd Stephens raconte son périple à la recherche de cités mayas. Les villes recouvertes de végétation qu’il a décrites, en illustrant son texte des dessins de l’architecte Frederick Catherwood, ont envoûté les deux hommes et par la suite tout l’imaginaire occidental, fascination qui se poursuit encore aujourd’hui.

 

Le mystère qui entoure les Mayas demeure d’actualité. Une civilisation prestigieuse, qui s’est développée durant plus d’un millénaire sur un territoire grand comme huit fois la Suisse, développant pêle-mêle l’agriculture, l’architecture, les routes ou encore l’astronomie… Qu’est-ce qui a pu pousser une société si développée à délaisser, aux alentours du IXe siècle, ses cités des basses terres du Sud (au sud de la péninsule du Yucatan et dans l’actuel Guatemala), ce que les spécialistes ont appelé «l’effondrement» classique? Les anciens Mayas ont-ils poussé trop loin l’exploitation de leur environnement, comme le suggère le biologiste américain Jared Diamond, auteur du best-seller «Effondrement», ou ont-ils été les victimes de crises climatiques contre lesquelles ils étaient impuissants? A moins qu’il ne s’agisse d’autre chose encore…

Coquillages et spéléothèmes

L’énigme donne du fil à retordre aux scientifiques. Surexploitation des ressources, catastrophes naturelles, guerres… Nombreuses sont les théories tentant d’expliquer le phénomène. Et pour ne rien arranger, le climat tropical de la région maya, qui s’étend du sud du Mexique jusqu’à l’ouest du Honduras, n’a pas facilité la conservation des vestiges. Les premiers travaux sur l’effondrement de la civilisation maya remontent aux années 1970, avec une approche résolument centrée sur l’anthropologie, dans laquelle les causes reposent principalement sur des facteurs humains tels que les guerres.

La situation a changé dans les années 1990 avec les travaux de climatologues qui se sont intéressés à des indices collectés au nord du Yucatan, au Mexique, et au Belize. Analyse de sédiments, de spéléothèmes (les stalactites et stalagmites présentes dans des grottes calcaires) ou encore de la composition isotopique de coquilles de mollusques dans les lacs, de nouveaux outils ont imposé un premier constat: la région a connu plusieurs sécheresses à partir de 760. «C’étaient des épisodes brefs, de trois à huit ans au maximum, mais catastrophiques pour une telle société agricole», détaille Dominique Michelet, directeur de recherche au laboratoire Archéologie des Amériques (ArchAm) à Paris.

D’après Jared Diamond, ces sécheresses sont survenues au pire moment pour les Mayas. Poussés par l’accroissement démographique, ils coupèrent les arbres des collines environnantes, principalement pour y faire pousser du maïs. Sans arbres pour retenir l’eau, le précieux liquide a lessivé les sols, leur faisant perdre épaisseur et fertilité. Adieu maïs, cacao, haricots, piments: les stocks de nourriture s’épuisèrent.

Population fluctuante

Le scénario fait aujourd’hui plus ou moins consensus. Mais ses conséquences, non. Jared Diamond imagine que les habitants affamés auraient fui ou se seraient entre-tués, ce qui expliquerait l’effondrement démographique du IXe siècle. Un raisonnement trop simpliste aux yeux de certains archéologues tels que Marie-Charlotte Arnauld, de l’Université Paris-Panthéon-Sorbonne: «L’analyse de la stratigraphie des sols montre que les villes mayas ont toujours connu une occupation fluctuante, parfois sur une échelle de quelques années. Leur abandon n’a rien à voir avec un effondrement, c’est un phénomène cyclique normal, qui a certes pu être amplifié notamment par des événements climatiques.»

Autre facteur à prendre en considération, rappelle la chercheuse, la rivalité entre beaucoup de cités, et notamment les deux principales de l’époque, Tikal et Calakmul. Des siècles de conflit les ont vues s’attaquer à tour de rôle, gagner, perdre, faire des prisonniers, capturer et exécuter les rois ennemis, entraînant des migrations de réfugiés. Vers 750, les deux villes sont épuisées et peinent à maintenir leur autorité sur leurs territoires respectifs. La période est propice aux soulèvements et aux troubles politiques et sociaux. «Pas besoin d’ajouter des facteurs environnementaux, les Mayas se sont toujours accommodés des sécheresses. Elles ont pu affaiblir certaines villes, mais certainement pas autant que des conflits militaires à répétition», assure l’archéologue, qui préfère parler de transformation de civilisation plutôt que d’effondrement.

Sylviculture maya

«On décrit souvent les Mayas comme incapables de gérer leurs ressources naturelles. Mais des travaux récents que notre équipe a menés sur le site de Naachtun montrent le contraire», rappelle Dominique Michelet. En examinant les débris de charbon de bois laissés par les Mayas, on a, en effet, pu établir que les populations ont toujours eu accès à une grande variété de bois, y compris les plus rares, ce qui suggère qu’ils n’auraient pas connu de pénurie, voire qu’ils auraient pratiqué la sylviculture.

Fait curieux qui soutient le fait que la sécheresse n’explique pas tout: au moment où les cités du Sud se vidaient de leurs habitants, celles du Nord, pourtant plus sèches, se développaient à toute vitesse, rappelle Eric Taladoire, autre mayaniste à l’ArchAm. C’est l’époque à laquelle fleurit, entre autres, la célèbre ville de Chichen Itza, qui connaît un grand apogée au XIe siècle. Avant de décliner elle aussi un siècle plus tard. Là encore, le spectre des sécheresses n’est pas loin: des climatologues ont démontré qu’elles ont sévi sur le Yucatan à cette époque.

Des cités qui éclosent tandis que d’autres s’écroulent, ou qui ne peuvent affronter quelques années sèches alors que d’autres prospèrent et n’ont aucun problème à nourrir leurs habitants: aura-t-on jamais un tableau précis de ce qui s’est joué là-bas? «On ne peut plus traiter la situation sous un angle général, concède Dominique Michelet. Plus les scientifiques avancent et collectent des données, plus ils se rendent compte que les phénomènes furent complexes. On n’aboutira donc sans doute jamais à une grande histoire, mais à un ensemble de petits scénarios, dans lesquels les épisodes de sécheresse entre les VIIIe et XIIe siècles ont joué un rôle déstabilisant.»

Plutôt qu’une cause unique, c’est donc la conjugaison d’événements qui aurait entraîné l’effondrement classique maya. En plus de difficultés agricoles structurelles, auxquelles s’ajoutaient des conflits, bon nombre de cités mayas déjà affaiblies n’auraient pu faire face à des sécheresses répétées. Effondrement ou pas, il est faux en tout cas de croire que les Mayas ont disparu. «L’effondrement des Mayas, c’est avant tout celui de leurs élites», conclut Eric Taladoire. Retournés dans les forêts, organisés en petites communautés, ils se sont simplement transformés, changeant de style de vie. Mais aujourd’hui, coutumes, croyances et langues mayas sont toujours d’actualité pour les quelque 8 millions de Mayas vivant dans la région.


Les précédents épisodes de notre série

La civilisation de l’Indus, des terres fertiles au désert aride (1/5)

L’île de Pâques, une énigme du bout du monde (2/5)

L’intrigante disparition des Vikings du Groenland (3/5)

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Mayas, Vikings, Île de Pâques... Comment ces grandes civilisations ont disparu

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