Botanique

La flore urbaine de Genève se dévoile

Les botanistes des Conservatoire et Jardin botaniques ont recensé les espèces de plantes à fleurs, de fougères, de mousses et de lichens fréquents et menacés de la ville de Genève. Promenade à la découverte de la richesse floristique de l’espace urbain

«Genève, par sa situation, semble faite pour inspirer le goût de l’histoire naturelle», écrivait en 1779 le naturaliste Horace-Bénédict de Saussure dans l’ouvrage Essai sur l’histoire naturelle des environs de Genève. Deux siècles et demi plus tard, les botanistes des Conservatoire et Jardin botaniques de la Ville de Genève (CJB) adhèrent toujours à ce constat et publient Flore en ville, un catalogue des espèces de plantes à fleurs, de fougères, de mousses et de lichens recensées sur 22 sites «prioritaires» de la ville de Genève.

Parmi les espèces comptabilisées figurent environ 10% d’espèces menacées, soit au niveau du canton, soit au niveau national. «La Direction générale de la nature et du paysage de l’Etat de Genève (DGNP) fait figure de pionnière dans la mise en place de mesures pour connaître et protéger les espèces en danger», selon Raoul ­Palese, responsable du secteur Conservation et systèmes d’information aux CJB. Une liste «rouge» des plantes à fleurs et fougères a été publiée en 2006, celle des mousses est parue en 2011 et, pour les lichens, la publication est prévue en 2014.

Quand les zones naturelles régressent, la flore autochtone disparaît et le milieu urbain offre des espaces de refuge aux espèces chassées de leur milieu. Celles-ci colonisent la ville par l’intermédiaire de «pénétrantes vertes» qui jouent le rôle de terrain de substitution. Puis les plantes, mousses et lichens peuvent de nouveau ­coloniser la campagne depuis les espaces urbains, qui deviennent alors des réservoirs de biodiversité.

La forêt sauvage entre Rhône et falaises

Un de ces espaces naturels est la promenade de Saint-Jean, qui longe les falaises du même nom. En deux visites de recensement, les botanistes ont comptabilisé plus de 180 espèces. «Nous avons la chance d’avoir l’Arve et le Rhône, dont les berges créent des cordons de forêt quasi sauvage qui pénètrent la ville», ­observe Raoul Palese.

Du point de vue géologique, les falaises, constituées de moraines, sont un amas de débris rocheux résultant de l’érosion par l’ancien glacier du Rhône. Ce talus graveleux et sec offre un environnement propice à la colonisation d’espèces méditerranéennes, voire plus exotiques encore. «Lors d’une sortie, nous avons eu la surprise de ­découvrir des pieds de chanvre (Cannabis sativa) dans le sous-bois de Saint-Jean», raconte Pascal Martin, adjoint scientifique aux CJB. La zone était en effet fréquentée par les revendeurs de la plante psychotrope, dont les graines se seraient disséminées…

Le contrebas des falaises est aussi le terrain refuge d’espèces ­dites «rudérales» qui affectionnent tout particulièrement ce milieu. Souvent pionnières, elles colonisent en premier les gravats, les friches ou les décombres.

Les interstices entre les dalles ou les murs du milieu urbain sont de parfaits sites de substitution pour ces espèces. Comme la petite sagine couchée (Sagina procumbens), qui se rencontre souvent ­entre les pavés du quai du Seujet le long du Rhône ou l’herniaire glabre (Herniaria glabra), beaucoup plus rare et même menacée à Genève, qui a trouvé refuge sur la place du Petit-Saconnex.

Par ailleurs, la température en ville de Genève est de 2°C plus haute. Des espèces inva­sives et urbanophiles, aimant la chaleur des villes, peuplent désormais la promenade de Saint-Jean. C’est le cas de l’ailante (Ailanthus altissima), arbre d’origine asiatique qui a colonisé la ville depuis longtemps.

Une autre plante à fleurs fréquente sur les berges du Rhône est l’arbre à papillons (Buddleia davidii), qui figure sur la liste «noire» des espèces invasives. Cet arbuste atteignant 6 mètres de haut a remonté toutes les rivières de Suisse et pris la place d’autres espèces tout en modifiant le milieu.

Les aires champêtres du Quai du Seujet

Face au Bâtiment des forces motrices, après le pont Sous-Terre, le quai du Seujet arbore également des sites favorables à la colonisation de plantes. Les jar­diniers de la Ville entretiennent en particulier une plate-bande à l’air faussement abandonné. Cet espace au caractère champêtre ­accueille les graines déposées par le vent. Avec le parc avoisinant, il constitue une aire d’accueil pour près de 90 espèces de plantes à fleurs, dont quatre menacées, comme la menthe pouliot (Mentha pulegium), qui s’est nichée au cœur de la sculpture de Torres Gonzalo, appelée justement Le Bras du vent.

Philippe Clerc, lichénologue aux CJB, argumente l’importance d’abandonner «la philosophie du propre en ordre, trop présente en Suisse». «Il n’y a rien de pire pour la biodiversité, explique le botaniste. Les plantes colonisent l’espace en premier, puis toute la faune – comme les insectes et les oiseaux – s’installe.»

Toujours sur le quai du Seujet, un mur arbore une trace jaune clair. «Ce n’est pas le reste d’un graffiti!» plaisante Philippe Clerc. Il s’agit en effet du lichen nitrophile (aimant l’azote) Caloplaca citrina, qui a une croissance lente de quelques millimètres par an.

Les lichens, symbiose entre une algue et un champignon, sont apparus il y a environ 400 millions d’années et ont colonisé la terre ferme bien avant les plantes terrestres actuelles. «Le champignon est la maison, l’algue est le locataire qui paie son loyer sous forme de sucres», explique le spécialiste. Si on gratte le lichen, il devient en effet vert sous l’ongle, trace de la chlorophylle des algues qui réalisent la photosynthèse (fabrication des sucres).

Les murs de la vieille ville

Ce lichen rappelle une autre ­variété, jaune elle aussi, visible sur les troncs des arbres de la Treille. Il s’agit de Candelaria concolor, lichen nitrophile en plein «boom» à Genève à cause de la pollution à l’azote due à la circulation routière et à l’épandage d’engrais azotés.

Les lichens étant très sensibles à la pollution atmosphérique, leur observation fournit des données importantes sur le niveau de pollution d’une zone. Dans les années 1950-1970 sévissait une forte pollution acide due au dioxyde de soufre émis par les chauffages à mazout, qui a provoqué la dispa­rition de nombreux lichens. Dans les années 1980, l’introduction d’un mazout pauvre en soufre a permis d’améliorer sensiblement la situation. La Treille est située au cœur de la ville, elle est donc relativement polluée. Une repopulation par les lichens est ce­pendant observée, indiquant une amélioration de la qualité de l’air.

Autre facteur délétère de l’espace urbain pour la flore: le bâti. 65% de la ville de Genève est imperméable à cause du béton et des zones goudronnées. Cette valeur augmente d’un pour cent chaque année. L’accès à l’eau est d’autant plus limité pour les arbres. Et, en cas de pluie, les eaux de ruissellement sont captées directement par les conduits.

Reste la caverne d’Ali Baba du botaniste, discrète et pourtant centrale puisque située aux abords de la rampe de la Treille. Le «mur de la biodiversité», comme s’amusent à l’appeler les conser­vateurs des CJB, abrite plus de 140 espèces d’animaux, de plantes, de champignons et de lichens principalement. Parmi elles, la fougère appelée capillaire rouge (Asplenium trichomanes), qui est très répandue en Suisse, et la «ruine-de-Rome» aux petites fleurs bleues, typique des bâtis anciens. Huit espèces du vieux mur sont déclarées menacées au niveau cantonal ou national.

Les espèces de mousses se ­chevauchent dans un écheveau de «poils» gris et verdâtres d’où s’échappent des tiges portant des capsules, appareils reproducteurs, qui renferment les spores. Les lichens adorent aussi les joints à la chaux, riches en calcaire, du vieil édifice qui s’effrite et qui se rapproche d’une falaise de craie.

A quelques pas, dans le jardin des Bastions, le mur du Bastion Saint-Léger s’élève à plusieurs mètres de haut. Sur sa surface granuleuse s’étendent de petites touffes de poils gris, comme une fourrure de loup. La mousse velue Grimmia crinita est rare et menacée.

«La ville n’est pas l’ennemie de la nature», conclut Pascal Martin. «Avec le livre Flore en ville, nous voulions montrer qu’il y a plein d’espèces à observer et à côté ­desquelles on passe sans les voir», ajoute Philippe Clerc, le chasseur de lichens armé de sa loupe grossissante et l’œil collé au mur.

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