Santé

Le fluor, à la fois allié et ennemi

Un surdosage, durant l'enfance, peut provoquer des fluoroses dentaires, une malformation irréversible de l'émail, visible sous la forme de tâches généralement blanchâtres. Entre 10% à 20% des écoliers en seraient atteints

Le fluor serait-il dangereux pour la santé? Les téléspectateurs qui ont regardé un documentaire diffusé le 26 avril sur France 5 répondront incontestablement «oui». Si le fluorure – un composé du fluor – est bénéfique au regard de la prévention des caries dentaires, un surdosage pendant plusieurs mois ou années survenant lors de la période de minéralisation des dents peut provoquer des fluoroses dentaires. Il s’agit d’une malformation irréversible, visible sous la forme de taches généralement blanchâtres, voire marron. Dans les cas les plus graves, tout l’émail peut être endommagé.

Quant à la fluorose osseuse, elle se traduit par une fragilisation des os. Le professeur Anne-Marie Musset, chef de pôle en chirurgie bucco-dentaire aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg témoignait: «Dans la majorité des cas en France, on voit des fluoroses chez des enfants qui ont avalé du dentifrice à fortes doses. Environ 45% des 4 à 12 ans ont des apports excessifs en fluor.»

Voir: L'émission de France 5

De 10 à 20% d'enfants concernés en Suisse

Qu’en est-il de la situation en Suisse? Les enfants ingèrent-ils également trop de fluorure? Selon Giorgio Menghini, collaborateur scientifique du Centre de médecine dentaire de l'Université de Zurich et spécialiste de la fluoration, entre 10 à 20% des écoliers âgés entre 9 et 10 ans, chez lesquels on effectue régulièrement des contrôles épidémiologiques dans différentes régions de Suisse, présenteraient une fluorose dentaire. «Dans la grande majorité des cas, les petites taches blanches sont quasiment imperceptibles, et ne causent pas de problèmes, même pas esthétiques», précise-t-il.

Des recommandations chiffrées

Des recommandations existent. Le dosage en fluorure ne devrait pas dépasser 1 mg/jour pour les enfants, voire même 0,5 mg/jour pour les moins de 3 ans. Quant aux adultes, il est conseillé de ne pas dépasser 4 mg/jour. Un surdosage peut être atteint car, outre le dentifrice, d'autres produits contiennent des fluorures:  sel de cuisine, thé, certaines eaux en bouteille, poissons et parfois même l’eau du robinet. Les fluorures se dissimuleraient également dans le revêtement antiadhésif des poêles, selon le reportage de France 5.

Les écoliers en Suisse, apprennent, dès l’âge de 4 ans et demi, à ne pas se rincer la bouche après le brossage des dents. Cette pratique, en vigueur depuis une quinzaine d’années, augmente-t-elle le risque de surdosage? «Ne pas se rincer la bouche permet de mieux protéger les dents de la carie. Par contre, il s’agit de mettre très peu de dentifrice sur la brosse, à savoir une petite trace en dessous de 3 ans et une quantité de la taille d’un petit pois après 3 ans. Il faut utiliser un dentifrice fluoré adapté à l’âge de l’enfant» explique Christine Cunier, médecin-dentiste conseil de l’Etat de Vaud.

Mieux vaut se rincer la bouche après un brossage

En Suisse alémanique, depuis 2015, il est conseillé de rincer le dentifrice après brossage, avec une petite quantité d'eau, dans le but d'éviter d'avaler des tensioactifs contenus dans la pâte dentifrice. Les recommandations devraient bientôt être suivies, également en Suisse romande et dans le Tessin.

Quelle quantité de fluorure contient ce petit pois de dentifrice préconisé? «Sa taille équivaut à environ 0,25 gramme de pâte dentifrice pour enfant, soit environ 0,125 mg de fluorure potentiellement ingéré par brossage», dit Christine Cunier. Or, un petit enfant a tendance à avaler le dentifrice surtout s'il a un goût de fraise ou de bubble gum. «Le brossage des dents doit se faire sous la surveillance d’un adulte afin d’en minimiser l’ingestion. En cas d’apport de fluorures provenant d’autres sources, il faut consulter un dentiste ou un médecin», écrit de son côté l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) dans ses recommandations.

Or, ces apports de fluorures provenant d’autres sources existent. La concentration naturelle en fluorure de l’eau du robinet en Suisse est généralement inférieure à 0,3 mg par litre. Le sel de cuisine contient, depuis 1983, 250 mg de fluorure par kilo, ce qui se traduit par un apport moyen de 0,25 mg par jour chez l'adulte. Le thé noir peut contenir jusqu’à 8 mg par litre. Certaines eaux minérales sont également riches en fluorure contenant de 0,1 mg à 1,5 mg par litre. En revanche les pastilles au fluorure ne sont plus recommandées depuis la fin des années 1980.

La population des montagnes plus à risque

«En Suisse, le niveau de fluoration naturelle des eaux est faible. Sauf dans certaines régions, comme à Sembrancher, en Valais. Idéalement, il faudrait faire un bilan individuel pour chaque enfant par rapport à ses prédispositions à développer des caries dentaires. Pour un maximum d’efficacité de la prévention, cette évaluation du risque carieux devrait être réalisée dès le plus jeune âge et tenir compte de l’ensemble des facteurs prédictifs», note Christine Cunier.

«Le risque de fluorose touchant les dents définitives antérieures existe entre l’âge de 3 mois et 6-7 ans, âge de la formation des couronnes de ces dents. Il n’y a pas de risque de fluorose au-delà de l’âge de 8 ans. En Suisse, on observe surtout des cas très légers», constate Christine Cunier. Les études disponibles sur la prévalence de la fluorose montreraient plutôt une tendance à la diminution, probablement due à la suppression de l’utilisation des comprimés fluorés.» 

«La population la plus touchée a grandi généralement dans certaines zones géographiques, souvent au pied des hautes montagnes et dans les zones où la mer a laissé des sédiments», explique un dentiste installé dans le canton de Fribourg.

L'alerte de l'OMS

Au niveau mondial, les chiffres font défaut. «Bien qu’on ne connaisse pas précisément la prévalence de la fluorose dentaire et osseuse, on estime que la concentration excessive de fluor dans l’eau potable est responsable de dizaines de millions de cas depuis plusieurs années», écrit l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui a classé le fluor parmi les dix produits chimiques posant un problème majeur de santé publique. Toutefois, tout est une question de dosage. «Le fluorure apporte plus de bénéfices que de risques. Utilisé à doses adaptées, il reste un outil majeur de prévention bucco-dentaire», rappelle Christine Cunier.

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