Le laboratoire portatif semble rudimentaire. Il tient dans une boîte en acier d’une soixantaine de centimètres de large. Et pourtant, il est l’un des éléments centraux qui doivent permettre à une équipe de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), soutenue par la Fondation Nomis, de révéler les secrets de la vie microbienne qui foisonne au pied des glaciers.

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«La question qui se pose est simple: avec la disparition des glaciers, due au réchauffement climatique, que perdons-nous d’autre que de l’eau?» interroge Tom Battin, qui coordonne le projet et dirige la recherche scientifique. «Ce sont tous les micro-organismes uniques des cours d’eau alimentés par les glaciers, fruits d’une longue adaptation aux conditions extrêmes, qui se volatilisent», affirme-t-il. Son équipe parcourra donc le monde entier pour prélever des échantillons de ces eaux encore méconnues.

Mais une aventure comme celle-là ne s’improvise pas. Avant de sillonner la planète, le chef des expéditions Mike Styllas, le biologiste Matteo Tolosano et l’ingénieur en environnement Vincent De Staercke doivent répéter leurs gestes. Il faut s’assurer qu’une fois à l’autre bout du monde, tout se déroulera comme prévu. Pour cela, ils ont posé leurs valises en Valais pour un entraînement spécifique qui débute ces jours-ci et qui durera jusqu’au départ de l’expédition en janvier prochain.

Tels des chercheurs d’or

Les chercheurs ont planté leurs tentes au pied du glacier du Rhône, à quelques mètres du fleuve du même nom que l’on peine à reconnaître tant il est petit. Ils veulent présenter leur travail à la presse dans des conditions réelles. Les gestes sont simples et ressemblent furieusement à ceux d’un chercheur d’or, la précaution en plus. «Nous mettons des gants pour éviter de contaminer les prélèvements», souligne Vincent De Staercke. Les sédiments sont ensuite récoltés au fond du cours d’eau avant d’être tamisés et placés dans une fiole stérile. Pour que les échantillons ne soient pas altérés, les flacons seront déposés dans une bouteille d’azote liquide. Ils en sortiront uniquement lors de leur arrivée au laboratoire de Lausanne.

Pour comprendre l’adaptation de la vie microbienne aux conditions extrêmes, il faut également documenter ces échantillons. Lieu du prélèvement, largeur de la rivière, température de l’eau, mais aussi le pH ou encore la teneur en oxygène, tout est minutieusement relevé. Chaque site étant spécifique, tant du point de vue géologique que de celui de la vulnérabilité au réchauffement climatique, ce protocole sera respecté à la lettre lors de chaque prélèvement. «Ce sera un peu répétitif, mais les paysages changeront chaque fois», sourit Vincent De Staercke.

Près de 250 glaciers en trois ans

Les chercheurs débuteront leur tour du monde par la Nouvelle-Zélande, avant de se rendre, toujours en 2019, en Scandinavie ou au Groenland. «Nous commençons par des pays «faciles», c’est-à-dire des pays occidentaux où la population parle anglais, explique Mike Styllas. Nous irons dans des endroits plus reculés lorsque l’équipe sera rodée.» En trois ans, les micro-organismes des ruisseaux de 200 à 250 glaciers seront prélevés du Kamtchatka, dans l’Extrême-Orient russe, à la Cordillère des Andes, en passant par l’Himalaya, le Caucase et l’Alaska.

La récolte sur le terrain ne constitue que la première étape de la recherche. Tous les échantillons doivent ensuite être analysés en laboratoire. Lors de ce processus, les chercheurs pourront voyager dans le temps. «En étudiant l’ADN des micro-organismes récoltés, nous comprendrons comment leurs gènes ont évolué pour survivre dans des milieux extrêmes, explique Tom Battin. Il se peut par exemple qu’ils aient développé des gènes pour se protéger des UV, car le soleil est plus fort aujourd’hui.» Ces analyses permettront aux chercheurs de reconstruire le phénotype des micro-organismes et ainsi de savoir à quoi ils ressemblaient il y a des millions d’années.

Elles permettront également de se projeter dans le futur. «Nous prélèverons des échantillons dans des ruisseaux nourris par de grands glaciers, mais également dans des cours d’eau alimentés par des étendues de glace qui ont fortement rétréci, souligne Tom Battin. Les différences entre les micro-organismes nous indiqueront l’évolution à laquelle on peut s’attendre avec le retrait des glaciers.»

Pas d’application directe

Ce recensement planétaire de la vie microbienne du pied des glaciers n’aura toutefois pas d’application directe. «Nous faisons de la recherche fondamentale», précise Tom Battin. Mais une autre aventure prend déjà forme dans sa tête. Il souhaite créer une banque ADN sur le site valaisan de l’EPFL, qui centraliserait notamment tous les échantillons récoltés. Tom Battin estime en effet que, dans un avenir proche, l’amélioration des technologies ouvrira de nouvelles perspectives et que ces micro-organismes pourraient, par exemple, permettre la création de nouveaux antibiotiques.