Anthropologie

La forêt d’Amazonie, façonnée par l’homme depuis des millénaires

Une centaine de sites ont été découverts dans des zones supposées vierges de toute présence humaine avant l’arrivée des Européens

Contrairement à une idée reçue, l’Amazonie des 10 000 dernières années n’avait rien d’une forêt vierge où de rares tribus auraient vécu regroupées le long des fleuves. La découverte que viennent de publier des chercheurs de l’Université d’Exeter (Grande-Bretagne) et de l’Université fédérale du Para (Brésil), sous la direction de José Iriarte, le confirme: des populations nombreuses ont habité le sud du bassin amazonien, y compris dans les zones ­interfluviales, au cœur de la forêt, et pas seulement à côté des cours d’eau.

De mystérieux géoglyphes

Il y a une dizaine d’années, des archéologues avaient mis au jour dans l’ouest de l’Amazonie, dans l’Etat de l’Acre, les ­premiers «géoglyphes», immenses et mystérieuses figures géométriques circulaires, rectangulaires ou hexagonales, correspondant à des terrassements qui auraient été édifiés par l’homme entre 2000 et 650 ans avant nos jours.

D’autres géoglyphes de ce type ont été découverts plus à l’est, notamment dans le Haut Xingu, à 1800 kilomètres de là. «Nous soupçonnions qu’entre les deux il devait y avoir une continuité de peuplement, explique Jonas Gregorio de Souza, coauteur de l’étude qui vient de paraître dans Nature. Mais personne ne s’était intéressé à ces ­régions si peu fertiles qu’on supposait qu’elles n’avaient jamais été habitées. Nous avons donc sélectionné une zone de 500 kilomètres sur 250, dans le bassin du ­Tabajos [Mato Grosso], et en exploitant des images satellites et des données lidar [détection par laser], nous y avons découvert une centaine de sites qui étaient occupés de 1200 à l’année 1500.»

Nombreux restes de villages

Dans certains de ces plus grands sites (une des enceintes fait près de 400 mètres de diamètre!) se combinent de multiples terrassements révélant une longue histoire de constructions et de remodelages: fossés, tumulus, chemins creux, restes de villages fortifiés, places plus ou moins grandes et départs de routes qui rayonnent jusqu’à 1,5 kilomètre. Les chercheurs ont fouillé ici des épaisseurs importantes de terra preta, ces sols artificiels exceptionnellement fertiles, enrichis par les Amérindiens en charbon de bois et matières organiques.

Ils y ont découvert des haches en pierre polie et de nombreux débris de céramiques décorées dans des styles très variés. Comment étaient précisément organisés ces villages? Pourquoi avoir tracé de si larges routes? Quelles étaient les relations entre les différents peuples qui habitaient ces régions? Le climat étant ici peu propice à la conservation des ossements et des constructions, les chercheurs en sont encore réduits à faire des suppositions.

Modèles de prédiction

En combinant ces données avec des ­modèles de prédiction des populations, l’équipe de José Iriarte estime toutefois qu'entre 500 000 et 1 million de personnes habitaient dans cette région, et que l’on pourrait trouver ici de 1000 à 1500 autres ­sites de ce type.

«L’important, c’est que cette découverte s’inscrit dans une série de recherches ­archéologiques, botaniques et écologiques qui toutes convergent depuis une dizaine d’années pour raconter une forêt où les ­populations, nombreuses, ont su pendant des siècles façonner et entretenir le paysage, y puiser des ressources tout en préservant l’équilibre précaire entre l’homme et son environnement», commente ­Stephen Rostain, directeur de recherche au laboratoire Archéologie des Amériques du CNRS, un des très rares chercheurs français spécialistes de l’Amazonie et auteur du premier livre grand public sur le sujet, Amazonie: les 12 travaux des civilisations précolombiennes (Belin, 2017).

Pendant des siècles, on n’a pas voulu comprendre l’Amazonie, on a voulu l’exploiter

Stephen Rostain, directeur de recherche au CNRS

Différentes études attestent de la présence des Amérindiens sur ce continent il y a au moins 10 000 ans, et révèlent que ces populations ont sélectionné depuis déjà 8000 ans des espèces végétales avec des phénotypes utiles et/ou ­comestibles (fèves de cacao, noix du Brésil, nombreuses espèces de palmiers et d’arbres fruitiers, etc.). «Les Amérindiens ont durablement modifié le sous-sol et la végétation de ce véritable continent, explique Stephen Rostain. Avec l’arrivée des Européens et leur cohorte de maladies ayant décimé 95% de la population, cela arrangeait bien du monde de faire croire que ces terres n’avaient jamais été habitées! Pendant des siècles, on n’a pas voulu comprendre l’Amazonie, on a voulu l’exploiter.»

Paradoxalement, c’est en partie la déforestation qui, en découvrant d’immenses territoires, a permis de retrouver les traces de ces civilisations et de rappeler qu’en plus de l’extraordinaire biodiversité végétale il a toujours existé ici une diversité ethnique et linguistique impressionnante. Les nouvelles technologies d’exploration, comme les drones et les satellites, ont accéléré les travaux de jeunes archéologues latino-américains de plus en plus nombreux. Et les Amérindiens eux-mêmes revendiquent désormais une ­valorisation de leur patrimoine et une sauvegarde de ces sites, menacés de disparaître sous les projets de barrages, les exploitations de mines et autres effets d’une exploitation anthropique intensive.

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