La forêt suisse à l’épreuve du réchauffement

Environnement La forêt suisse se porte plutôt bien, d’après le «Rapport forestier 2015»

Mais les menaces des changements climatiques et des espèces invasives pèsent sur elle

Comment va la forêt suisse? Bien, merci: elle gagne du terrain et se diversifie. Pourtant, son avenir suscite des inquiétudes, du fait surtout des changements climatiques. Sécheresses, incendies et attaques de ravageurs risquent de se multiplier, et pourraient compromettre les services qui nous sont rendus par les arbres. Telle est la mise en garde des quelque 70 experts qui ont réalisé le «Rapport forestier 2015», publié jeudi par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) et l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL). Leurs conclusions s’inscrivent dans un contexte où le réchauffement menace les forêts du monde entier.

Basé sur divers programmes de monitoring, le «Rapport forestier 2015» permet d’apprécier l’évolution de la forêt suisse depuis la publication du rapport précédent, dix ans plus tôt. Il confirme ainsi une tendance générale: ce milieu continue de s’étendre. «La forêt gagne chaque année une surface équivalente à celle du lac de Zurich», indique Andreas Rigling, chef de l’unité de recherche Dynamique forestière du WSL. Ces surfaces conquises par la forêt se trouvent surtout en montagne, où les terres agricoles sont progressivement abandonnées.

«Ces dix dernières années ont par ailleurs été assez tranquilles d’un point de vue météorologique: il n’y a pas eu d’événement catastrophique pour la forêt, contrairement à la décennie précédente marquée par l’ouragan Lothar», complète Christoph Hegg, directeur suppléant du WSL. Enfin, les spécialistes notent que la forêt suisse devient plus dense et abrite une biodiversité plus importante que par le passé.

Des progrès ternis par de nouvelles menaces, au premier rang desquelles le réchauffement climatique.L’évolution prévue des températures (jusqu’à +4 °C en l’absence de mesures) s’accompagnera de modifications du régime des précipitations. «Une année comme celle que nous connaissons actuellement, avec un printemps très pluvieux et un été exceptionnellement chaud et sec, correspond bien à ce que les modèles climatiques prévoient pour le futur», explique Josef Hess, sous-directeur de l’OFEV.

L’effet du réchauffement sur la forêt suisse est déjà en partie perceptible. La teinte automnale que prennent ces jours-ci les feuilles des arbres est la conséquence du stress lié à la sécheresse de l’été, notent les experts. Mais c’est en Valais et dans les Grisons que l’effet du réchauffement est le plus notable: «Les pins sylvestres y ont régressé suite à des sécheresses répétées au début des années 2000, et ont été remplacés par des chênes pubescents», note Andreas Rigling. Le réchauffement semble en revanche avoir un impact plutôt positif en altitude. Les conditions y deviennent plus clémentes, ce qui favorise l’extension de la couverture forestière.

A l’avenir, la forêt suisse va être frappée plus durement encore par les changements du climat. Les spécialistes anticipent notamment davantage de sécheresses et d’incendies. La régénération des surfaces sinistrées après le feu risque aussi d’être perturbée. Mais des effets indirects du réchauffement sont aussi à attendre. En particulier, les arbres affaiblis par les sécheresses et autres perturbations seront plus sensibles aux maladies et aux insectes ravageurs. «Nous avons déjà observé ce phénomène après Lothar, qui a été suivi d’une pullulation de bostryches, des insectes qui ont infesté des centaines de milliers de mètres cubes de bois d’épicéa. L’infestation a ensuite été ravivée par la canicule de 2003», relate Andreas Rigling. Leurs nouvelles conditions de vie pourraient par ailleurs faire proliférer les ravageurs plus rapidement. Publié l’année passée, le rapport sur le climat suisse «CH-2014 Impacts» estime par exemple que le bostryche pourrait se reproduire sur deux à trois générations chaque belle saison d’ici à 2085, dans le scénario où les émissions de CO2 se maintiendraient à un niveau élevé.

La menace représentée par les insectes et les maladies est d’autant plus sensible que les introductions d’espèces exotiques potentiellement invasives se sont fortement accélérées ces dernières années. Or certaines d’entre elles se révèlent très dangereuses pour les arbres. C’est le cas notamment du capricorne asiatique, un coléoptère originaire de Chine arrivé en Suisse par le biais de palettes de transport. Il s’attaque à toute une série de feuillus et peut entraîner des pertes importantes. Le champignon responsable du flétrissement du frêne s’est pour sa part propagé dans tout le pays après que sa présence y a été repérée pour la première fois en 2008.

Les menaces que fait peser le réchauffement climatique sur la forêt suisse ne sont pas isolées, mais se jouent au niveau mondial, comme l’a montré un récent numéro de la revue Science consacré à la santé des forêts. En zones tempérées, comme c’est le cas en Suisse, ce sont les risques d’incendies et d’infestations qui priment. Les forêts boréales régresseront sous l’effet de la fonte des sols gelés sur lesquels elles poussent. Quant aux forêts tropicales, elles auraient déjà perdu en grande partie leur capacité à absorber le dioxyde de carbone, pour une raison encore peu claire.

En Suisse, toutefois, les experts se veulent optimistes: ils soulignent que la forêt helvétique est plutôt bien armée face aux changements à venir. La raison à cela? La gestion forestière proche de la nature qui y est pratiquée, avec environ 90% de semis naturels et des plantations qui font figure d’exception. «Ce monde de gestion donne naissance à une forêt diversifiée qui est plus résistante aux perturbations de l’environnement qu’une plantation», souligne Andreas Rigling. Par exemple, si un nouveau champignon attaque une forêt très uniforme, tous les arbres vont mourir; s’il y a diverses espèces, seules certaines en souffriront. «D’une manière générale, nous ne nous inquiétons pas pour la survie de la forêt suisse en tant que telle, précise Christoph Hegg. Il s’agit plutôt de protéger sa capacité à nous rendre des services.» Protection contre les chutes de pierre, filtration de l’eau potable, production de bois, habitat pour de nombreuses espèces ou encore absorption du CO2… la forêt est une alliée à protéger.

Les introductions d’espèces exotiques potentiellement invasives se sont fortement accélérées

«D’une manière générale, nous ne nous inquiétons pas pour la survie de la forêt suisse en tant que telle»