Environnement

Les «forêts flottantes», sentinelles de la biodiversité

Les forêts sous-marines de kelp géant, l’un des écosystèmes les plus riches de la planète, subissent de plein fouet les effets du réchauffement climatique et de l’activité humaine

«L’Amazonie sans arbres ne serait pas l’Amazonie. La Californie sans ses forêts de kelp n’est plus la Californie.» Tom Ford, directeur de la Bay Foundation à Los Angeles, n’est pas le seul à filer la métaphore amazonienne à l’évocation des «forêts» de kelp géant. Tous les spécialistes de cette formidable algue brune osent la comparaison avec le poumon de la planète: même biodiversité, même écosystème vertical, même importance écologique… et mêmes interrogations quant à son avenir.

Car à l’instar des quelque 110 autres variétés de kelp, ou laminaires, répertoriées dans le monde, «le kelp géant est sous pression», observe Thomas Wernberg, professeur à l’Université de l’Ouest australien. Coauteur d’une étude mondiale sur l’ensemble des variétés de ces algues, publiée avec 36 autres chercheurs en novembre 2016 dans la revue américaine Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), il précise que «38% des régions étudiées ont connu un recul du kelp sur les cinquante dernières années».

Un article à propos du Strongylocentrotus purpuratus, qui loge dans le kelp: L’ange du palais qui ne manque pas de piquant

Un chiffre impressionnant, mais à relativiser. La même étude précise en effet que l’empreinte des laminaires – qui couvrent aujourd’hui un quart des côtes tempérées et arctiques mondiales – aurait progressé dans 27% des régions étudiées, et serait stable dans les 35% restantes. «Les tendances au déclin sont incontestables par endroits, mais en l’état actuel des connaissances, ce qui apparaît surtout, c’est l’ampleur des variations régionales», résume Kyle Cavanaugh, professeur à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA).

Equilibre écologique

Le kelp géant, Macrocystis pyrifera, est la variété de kelp la plus répandue. Sa répartition couvre la côte ouest de l’Amérique du Nord et de l’Amérique du Sud, du Canada au Chili (hors zones équatoriales et tropicales), l’Australie, la Nouvelle-Zélande, et certaines îles de l’Océan austral, comme les Malouines. Cette algue gigantesque a de quoi fasciner: avec ses «lianes» pouvant atteindre plus de 50 mètres de haut, sa croissance plus rapide que le bambou – jusqu’à 50 cm par jour – et sa «canopée» à la surface de l’eau, visible par satellite, les forêts de kelp géant sont une composante «incroyablement importante» de l’équilibre écologique des rivages marins, affirme le professeur Byrnes.

Invertébrés, crabes et mollusques colonisent sa partie basse, les jeunes poissons trouvent refuge dans sa partie médiane, tandis que les loutres peuplent sa canopée. Quand ses «feuilles» se détachent, elles nourrissent les poissons des profondeurs. Quand elles échouent sur la plage, elles sont picorées par les oiseaux. Dans la baie de Santa Monica, en Californie, «750 espèces dépendent de la bonne santé du kelp géant», observe Tom Ford. Sans oublier le rempart naturel qu’il offre contre les vagues, protégeant ainsi les côtes de l’érosion.

Multiples causes de déclin

Les causes du déclin ou de l’expansion des diverses variétés de kelp sont multiples, même si le réchauffement climatique fait souvent figure de suspect numéro un. Comme ces algues ne peuvent globalement pas prospérer dans des eaux supérieures à 20 degrés, Martial Laurens, chercheur à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer), estime que «les scénarios actuels de variations de température des océans pourraient augurer d’une disparition du kelp aux frontières de ses zones de répartition». On trouve en Europe aussi différentes espèces de laminaires, notamment Laminaria hyperborea et Laminaria digitata, réparties grosso modo de la Scandinavie à l’Espagne.

Dans certaines régions, le réchauffement climatique aussi pourrait bénéficier au kelp. Comme le remarque Jarrett Byrnes, professeur d’écologie marine à l’Université du Massachusetts à Boston, «la fonte des glaces dans l’Arctique va libérer des milliers de kilomètres carrés d’océan aux températures idéales pour le développement du kelp». Il met également en garde contre «la tentation facile de ne considérer que le changement climatique, alors que de nombreux autres facteurs humains et parfois naturels sont à prendre en compte».

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Prédateur naturel

En Tasmanie, c’est la hausse des températures et la pêche intensive de la langouste, friande d’oursins, qui a entraîné la disparition à 95% des forêts de kelp. Sans prédateurs naturels et portés par les courants chauds, les oursins se sont multipliés de façon exponentielle, «dévorant le kelp jusqu’à la dernière pousse et transformant les forêts de jadis en vastes landes stériles», précise Thomas Wernberg. Le moindre centimètre carré est désormais colonisé par les oursins, rendant impossible le retour du kelp. Au large de Vancouver au Canada, c’est la situation inverse: les forêts de kelp ne cessent de croître, aidées par une population de loutres qui régulent naturellement la population d’oursins.

En Californie, le kelp géant a été fragilisé en 2014 et 2015 par un phénomène El Niño particulièrement fort, faisant grimper la température de l’océan de 3 degrés en moyenne. Cela combiné à la mort aussi mystérieuse que massive des étoiles de mer, autre prédateur naturel des oursins, le kelp géant a là encore été dévoré et a disparu sur des centaines de kilomètres. Mais grâce au retour à des températures normales, sa réapparition n’est pas exclue, surtout si les étoiles de mer reviennent sur la côte.

Extrêmement résilient

Le même sort était promis aux forêts de kelp au large de Los Angeles. Mais Tom Ford et la Bay Foundation se sont battus et sont parvenus, après 7000 heures de coups de marteau, à «nettoyer» 16 hectares de champs d’oursins. L’environnement est à l’équilibre avec deux oursins au mètre carré, alors que nous en avions jusqu’à 100», explique Tom Ford. Le kelp, dont l’une des grandes qualités est d’être extrêmement résilient, est revenu «et se porte bien».

Si le professeur Byrnes ne s’attend pas «à voir le kelp disparaître totalement des océans du globe», il souligne la nécessité d’avoir plus de données, sur plus de régions, pour pouvoir évaluer réellement l’évolution de ces «forêts flottantes». D’où le projet de cartographie Floating Forests, actuellement en cours. Basé sur l’observation, par des «scientifiques citoyens» bénévoles, de dizaines de milliers de photos prises par le satellite Landsat depuis plus de quarante ans, il devrait permettre d’en savoir encore un peu plus sur le kelp, cette «sentinelle du changement environnemental».

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