Sur son compte Twitter, François Balloux indique qu’il est en vacances, et poste des photos de sommets enneigés. Mais le généticien lausannois, professeur à la University College de Londres, n’a pas pour autant renoncé à ses nombreux posts quotidiens.

Lundi 31 août au matin, il partage une étude scientifique portant sur 50 000 séquences génétiques du nouveau coronavirus. «Le génome du SARS-CoV-2 a été isolé des milliers de fois. […] L’idée que ce virus n’existe pas est si farfelue qu’en comparaison les théories selon lesquelles l’homme n’a jamais marché sur la Lune semblent crédibles», commente-t-il.

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Cette pointe d’ironie britannique, adossée à une indiscutable expertise scientifique, lui confère un grand succès sur le réseau social, où le chercheur cumule plus de 56 000 abonnés. Dans un anglais des plus châtiés – cela fait une vingtaine d’années qu’il travaille en Grande-Bretagne – il y exprime des vues tranchées mais toujours bien étayées sur la pandémie.

Entre Londres et Lausanne

François Balloux est spécialiste de l’évolution des pathogènes. Dans ses recherches actuelles, il compare des milliers de séquences du nouveau coronavirus afin d’identifier ses mutations. Des travaux qui ont notamment permis de montrer que ce virus mute peu, ce qui est encourageant pour la mise au point du vaccin. Mais aussi de confirmer certaines informations cruciales, comme la date et le lieu d’émergence du SARS-CoV-2, à l’automne dernier en Chine.

Dans la vie d’avant, le chercheur était habitué à faire la navette entre Londres, où il est coresponsable d’un institut de recherche comprenant quelque 80 membres, et Lausanne, où résident son épouse ostéopathe et leurs trois enfants. Il n’est pas retourné dans son laboratoire depuis le début de la pandémie. «L’enseignement à distance était déjà bien développé dans mon université, et mon équipe est éparpillée à travers le monde. Pour rester en contact, nous nous rencontrons tous les matins en visioconférence», indique-t-il.

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C’est donc à Lausanne, dans les locaux du Temps, qu’on rencontre François Balloux. Décontracté, le quinquagénaire ne «joue» pas au grand professeur: ce jour-là, il porte un t-shirt sur lequel on peut voir Godzilla chasser des hélicoptères à l’aide d’une tapette à mouches. Contrastant avec l’attitude très affirmée de son personnage virtuel, il se montre affable et plutôt réservé. Il a visiblement à cœur d’expliquer certaines de ses prises de position controversées.

Car François Balloux a l’habitude de se faire tancer. Par les pro-Raoult, quand il affirme que la chloroquine n’a pas d’effet contre le covid, études scientifiques à l’appui. Mais aussi par ceux qui l’accusent de nier la gravité de la maladie, quand il compare le nombre de décès liés au Covid à ceux d’autres pathologies.

«Je ne dis pas que le virus n’est pas dangereux ou qu’il est inutile de prendre certaines mesures. Mais on ne peut pas se désintéresser de toutes les autres causes de mortalité», estime le chercheur, qui a acquis une solide expérience en santé globale dans son poste précédent, au centre de modélisation des pathologies infectieuses de l’Imperial College de Londres.

Le généticien s’inquiète pour les personnes qui, en raison du Covid-19, ne reçoivent pas les soins dont elles auraient besoin. «La situation est catastrophique pour la lutte contre la tuberculose, relève-t-il. En Afrique du Sud où j’ai mené des recherches, plus de la moitié de la population est porteuse de la maladie de façon latente. Mais avec le covid, la précarité s’est développée, les gens ont moins accès au diagnostic et aux traitements contre le sida, une maladie qui accroît grandement le risque de souffrir de la tuberculose. Cela va mener à une explosion du nombre de malades.»

«Parfois un peu impulsif»

Pour François Balloux, l’échange de vues autour de la pandémie de Covid-19 est d’utilité publique. Port du masque, vaccin ou fermeture des écoles doivent faire l’objet d’un débat de société. «Si l’on donne l’impression que certains sujets ne peuvent pas être discutés, cela fait le lit du populisme, affirme-t-il. De nos jours, on ne peut plus simplement dire aux gens de respecter des consignes pour leur bien. Il faut des arguments.»

Né dans une famille d’artistes «un peu bohèmes, ce qui n’a pas que des avantages», François Balloux avait l’intention de devenir photographe animalier lorsqu’il a entamé ses études à l’Université de Lausanne. C’est là qu’il a développé un intérêt pour la recherche, au contact notamment du biologiste Nicolas Perrin. «Je garde un excellent souvenir de cette période, François était extrêmement motivé, raconte le professeur honoraire, qui se remémore les vifs débats qu’il avait alors avec son étudiant. Il a un caractère fort et intense, parfois un peu impulsif, avec un franc-parler qui lui a valu en son temps quelques inimitiés.»

Les années ne semblent donc pas avoir changé François Balloux. N’est-il pas parfois fatigué des attaques qui vont de pair avec son exposition publique? «Ce n’est amusant pour personne d’être dénigré. Mais je me sens une responsabilité à informer et je me considère à la fois comme moralement et scientifiquement fondé à le faire.» Un brin bagarreur, peut-être? Sur Twitter, en tout cas, le scientifique se montre toujours fair-play. Sans doute une autre influence britannique.


Profil

1999 Naissance de sa première fille. Il aura ensuite deux autres enfants.

2000 Obtient sa thèse à l’Université de Lausanne.

2002 Après deux années à l’Université d’Edimbourg, est nommé professeur à l’Université de Cambridge.

2007 Rejoint l’Imperial College de Londres.

2012 Nommé professeur à la University College de Londres.


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