Carnet noir

Françoise Héritier, au nom de la femme

L’anthropologue française avait succédé à Claude Lévi-Strauss au Collège de France. Elle s’est éteinte à l’aube de son 84e anniversaire

L’anthropologue Françoise Héritier est morte dans la nuit du 14 au 15 novembre, à l’aube de son anniversaire. C’était le jour de ses 84 ans. Si la maladie dégénérative dont elle souffrait depuis plusieurs années restreignait ses activités, elle n’en a pas moins continué à s’exprimer dans des entretiens et des déclarations car elle est restée jusqu’au bout «une ethnologue dans la cité». Ses travaux ont eu et ont toujours un retentissement exceptionnel car ils se rapportent à un invariant qui remonte à la nuit des temps, présent dans les mythes fondateurs de la plupart des cultures, y compris celles du Livre: la domination des hommes sur les femmes.

Passion pour l'Afrique

Françoise Héritier a très tôt pris conscience de cette dévalorisation du féminin: née en 1933, dans une famille de la petite bourgeoisie, d’origine auvergnate, elle a raconté comment, chez son oncle paysan, les femmes servaient le repas aux hommes et mangeaient debout et froid. La petite fille qui devait tricoter pendant que les garçons partaient se balader à vélo a cependant pu faire des études de géographie. Mais c’est au séminaire de Claude Lévi-Strauss que sa curiosité a vraiment trouvé à se satisfaire, devant la diversité des cultures, la richesse des mythes, la variété des relations de parenté.

En 1957, elle est partie en mission en Haute-Volta (actuel Burkina Faso) pour rejoindre, en tant que géographe, l’ethnologue Michel Izard, qu’elle a épousé par la suite. Ce poste lui a été attribué seulement parce qu’aucun candidat masculin ne s’était proposé. Les conditions de la vie en brousse semblaient trop rudes pour la fragilité féminine. Elle a aimé passionnément la terre africaine, son odeur, et le travail de terrain. Ses observations sur les Mossi, les Samo et les Dogon ont fait date. C’est là que s’est affirmé son intérêt pour les relations de parenté et les différences entre les hommes et les femmes.

Aux origines de la domination masculine

Claude Lévi-Strauss avait posé comme invariant la prohibition de l’inceste, à l’origine de l’échange des femmes entre groupes humains. Françoise Héritier, qui lui a succédé au Collège de France, a posé celui de la «valence différentielle» entre les sexes: les femmes disposent du pouvoir exorbitant de faire des filles (du même) et des garçons (de l’autre). Pour se reproduire à l’identique, l’homme est obligé de passer par un corps de femme. Il ne peut le faire par lui-même. Il lui faut donc contrôler ce corps et limiter sa liberté d’action. Cette domination masculine s’exerce de manière visible, violente, dans certaines cultures, et plus symbolique, naturelle, allant de soi, dans d’autres, comme dans notre monde contemporain.

Les travaux de Françoise Héritier ont beaucoup contribué à rendre conscients les mécanismes de cette domination, qui lui ont donné une normalité difficile à mettre en cause. L’ethnologue a remarqué que les mères samo, travaillant aux champs, leur bébé sur le dos, donnaient immédiatement le sein aux enfants mâles, «au cœur rouge», dès que ceux-ci pleuraient, mais laissaient les filles crier pour qu’«elles apprennent à attendre», puisque tel était leur destin. Elle a également signalé sans cesse, dans ses interventions et ses écrits, au sein du comité d’éthique et dans d’autres institutions, les comportements plus cachés, plus sournois qui, dans les sociétés occidentales, perpétuent cette domination.

Combats humains

«Invariant» ne signifie pas inéluctable ni immuable. Françoise Héritier a salué comme la véritable révolution l’avènement de la contraception, que ses détracteurs craignaient, à juste titre, comme «la fin de l’homme et du père» traditionnels. Elle pensait que «le combat féministe ne doit pas être féminin mais humain», ne prônait pas une lutte des sexes, mais réclamait le droit d’ingérence contre les pratiques contraires aux droits humains, tels les crimes d’honneur et les mutilations sexuelles.

«Révolutionnaire et engagée», disait d’elle l’ethnologue Marc Augé, son deuxième mari: elle a présidé le Conseil national du sida, lutté pour les droits des prisonniers, pour les SDF, en prise directe avec sa propre société. Elle croyait aux vertus de l’éducation, pour contrer les effets des stéréotypes véhiculés par la publicité, la télévision, le discours inconscient. A la toute fin de sa vie, elle a salué les mouvements comme #metoo, car ils permettent une prise de conscience collective. Elle réfutait l’idée d’un «désir masculin irrépressible», justifiant les violences faites aux femmes.

Joie de vivre

Françoise Héritier laisse des ouvrages savants – Masculin/Féminin I et II, De la Violence – qui montrent par de nombreux exemples que les différences entre les sexes et leur hiérarchisation sont des constructions culturelles, donc susceptibles d’être réexaminées. Elle a lutté contre toute essentialisation de «la femme» que ce soit pour l’idéaliser ou la dénigrer.

Passionnée, passionnante, son œuvre a reçu cette année un prix Femina spécial. Dans ses dernières années, l’anthropologue s’est offert le plaisir de trois petits ouvrages, Le Sel de la vie (2012), Le Goût des mots (2013), Au gré des jours (2017), chez Odile Jacob, son éditrice principale. On y trouve ce goût du bonheur et des petites choses de la vie qu’elle confiait dans Le Monde du 4 novembre dernier: «Je trouve dans la joie une splendeur à vivre, y compris dans la douleur. Et ce n’est pas un habit dont je me suis revêtue pour supporter les difficultés de l’existence. Non, je crois simplement que j’ai été armée très tôt pour cette capacité à accéder à la joie pure.»

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