Éthologie

Frans de Waal: «Nous n’avons plus aucune excuse pour continuer à traiter les animaux comme nous le faisons»

Dans son dernier livre, le primatologue américano-néerlandais explore le monde mal connu des émotions animales. Joie, peur, colère… de nombreuses études ont montré que les animaux, tout comme les humains, ressentent les émotions et que ces dernières structurent leur vie sociale

La dernière étreinte. Le monde fabuleux des émotions animales… et ce qu’il révèle de nous, publié aux Editions Les Liens qui libèrent, est le dernier livre du célèbre éthologue et primatologue Frans de Waal, professeur à l’Université Emory, à Atlanta.

Le titre s’inspire d’une étreinte entre Mama, une femelle chimpanzé mourante, et Jan van Hooff, un professeur de biologie à l’Université d’Utrecht. L’homme et le singe se connaissaient depuis quarante ans. Ce moment a été filmé: Mama et Jan «se disent» adieu. Dans leurs bras qui se cherchent et s’entrelacent circule tout le pouvoir de l’empathie et de l’amour. Dans leurs sourires, on découvre le bonheur d’une retrouvaille. Emotions humaines ou animales? Page après page, la frontière entre homme et animal s’estompe.

Le Temps: Pourquoi avez-vous choisi cette scène pour titrer votre livre?

Frans de Waal: La rencontre entre Mama et Jan a clairement montré comment les chimpanzés expriment leurs émotions et les gens ont été très touchés. Même si le comportement de Mama était parfaitement normal pour les chimpanzés, beaucoup de gens m’ont dit avoir pleuré et plus de 100 millions de personnes ont regardé la vidéo. Pour moi, c’était une révélation! J’ai été surpris par leur forte réaction et j’ai pensé qu’il était important de souligner que les singes et les humains ont beaucoup d’émotions et de nombreuses expressions en commun.

Que pensez-vous de notre comportement vis-à-vis des animaux?

A la vue des découvertes sur l’intelligence et les émotions animales, nous n’avons plus aucune excuse pour continuer à les traiter comme nous le faisons. Cela s’applique particulièrement à l’élevage, où les effectifs sont importants. Sur la biomasse terrestre, seuls quelques pour cent sont des animaux sauvages, environ un quart sont des humains et tout le reste, environ les trois quarts, sont des animaux vivants destinés à l’élevage. Et c’est là que nous trouvons la plus grande misère. Mon idéal serait que nous réduisions de moitié la consommation de viande. Ce qui serait encore mieux, et ce jour viendra, c’est que nous passions massivement à la viande artificielle que nous cultivons dans des laboratoires ou fabriquons à partir de plantes.

Je crains que le fait de considérer notre espèce comme tellement extraordinaire ne soit la cause fondamentale des problèmes écologiques que nous connaissons actuellement

Frans de Waal

Au fil des pages de votre livre, les frontières entre les humains et les animaux s’estompent. N’y a-t-il pas un risque d’anthropomorphisme, c’est-à-dire d’attribuer à tort des traits humains à un animal?

L’argument de l’anthropomorphisme répond au désir de mettre les êtres humains à part et de renier leur animalité. Je sais que des domaines universitaires entiers, tels que l’anthropologie, la philosophie, les sciences sociales, adorent s’attarder sur ce qui nous distingue des animaux, mais le message qui émane des sciences naturelles – médecine, neurosciences, biologie – est bien différent: les humains sont comme les animaux et les animaux sont comme les humains. Pour le dire avec des mots plus simples: nous sommes des animaux. Je préfère cette vision, car elle est plus complète et plus riche. Il existe beaucoup plus de similitudes que de différences entre les humains et les animaux. Le nier pose des problèmes. J’ai baptisé ce déni «anthropodéni». Il nous empêche d’apprécier objectivement qui nous sommes en tant qu’espèce.

Lire également: L’inévitable questionnement éthique des zoos au XXIe siècle

En quoi est-il si important de reconnaître notre «animalité»?

Je crains que le fait de considérer notre espèce comme tellement extraordinaire ne soit la cause fondamentale des problèmes écologiques que nous connaissons actuellement. Nous pensons à l’humanité comme si elle était séparée de la nature et seule dans le cosmos. Pourtant, nous sommes une partie intégrante de la nature, et nous ne pouvons pas continuer à piller la Terre. Nous sommes aussi dépendants de cette planète que toutes les autres créatures.

Vous écrivez que nous avons tendance à nous méfier des émotions, pourquoi?

Je pense que nous sommes incapables de prendre des décisions sans émotions, mais beaucoup d’entre nous aiment l’illusion que nous sommes des êtres rationnels, que nous avons un libre arbitre (donc que nous pouvons dominer les émotions), et que la moralité humaine ou notre système politique sont des produits de l’esprit humain. D’autre part, avoir des émotions sans la capacité de les réguler serait désastreux, c’est pourquoi une grande partie de notre intellect et de celui des autres espèces est consacrée à écouter et à trier nos émotions de manière judicieuse, sans leur laisser le contrôle total de notre vie.

Les émotions sont mesurables au niveau corporel et montrent des similitudes au sein des différentes espèces animales

Frans de Waal

Selon vous, «aucune émotion n’est plus fondamentale qu’une autre, ni plus exclusivement humaine»…

A mes yeux, cela est parfaitement logique lorsque l’on sait que les émotions sont liées au corps et que les corps des mammifères sont fondamentalement les mêmes. Quand on voit à quel point les animaux agissent comme nous, ont les mêmes réactions physiologiques, les mêmes expressions faciales et possèdent le même type de cerveau, n’est-ce pas étrange de penser que leurs expériences intérieures sont radicalement différentes des nôtres?

Comment expliquez-vous que l’on puisse ressentir un certain malaise face à des animaux qui ressentent des sentiments a priori humains?

Vous ne trouverez pas ce déni chez le grand public, en particulier chez ceux qui partagent leur vie avec des animaux. Pour les scientifiques, c’est différent, car ils ont été formés pour être sceptiques et silencieux au sujet des émotions animales. L’un des problèmes est la confusion entre émotions et sentiments. Les sentiments sont des expériences privées difficiles à connaître. Par contre, les émotions – dont l’étymologie vient du latin emovere, «agiter» – sont mesurables au niveau corporel et montrent des similitudes au sein des différentes espèces animales. Si vous chatouillez un jeune chimpanzé, il vous montrera une expression de rire sur son visage. Si vous donnez un coup de pied à un chien, il va japper et protester. Nous reconnaissons facilement le langage du corps émotionnel d’un chien. Toutes ces observations sont disponibles pour la recherche scientifique. L’argument «nous ne savons pas ce que les animaux ressentent» est désormais hors de propos.

Lire aussi: Humains et chimpanzés, réunis par l’empathie

Publicité