Etats-Unis

Fresh Kills, un parc sur les débris du 11-septembre

Le site, longtemps considéré comme «la plus grande décharge du monde», enfouit ses déchets sous terre pour devenir un nouveau poumon vert de New York. Une mue audacieuse, qui cherche à panser des plaies

Difficile d’imaginer sous les collines verdoyantes, des tonnes de déchets. Et pourtant. C’est là qu’ont été acheminés les débris des attentats du 11-septembre 2001. Fresh Kills, sur Staten Island, circonscription au sud de Manhattan, a longtemps été considéré comme la «plus grande décharge du monde» construite par l’homme, avec ses 890 hectares de terrain. Dès 2036, le nom du site sera affublé d’un «Park» et deviendra un nouveau poumon vert de New York, trois fois plus grand que Central Park.

A propos du parc: New York, où l’on observe les oiseaux de Central Park

Des vestiges du passé

Le site est en pleine métamorphose. La mue se fait par étapes et nécessitera au total près de trente ans de travaux. Des portions sont déjà accessibles au public. Le 1er octobre, des journées portes ouvertes ont été organisées, pour réconcilier les New-yorkais avec ce qui n’était que monticules d’immondices et puanteurs. Tours ornithologiques, location de vélo, mise à disposition de rangers enthousiastes, concours de cerfs-volants, avec au loin, la skyline de Manhattan: tout a été organisé pour bluffer les curieux. Et c’était réussi. Mais par endroits – est-ce un pur effet psychologique, connaissant l’histoire des lieux? –, on a cru déceler, mêlées aux senteurs d’herbe coupée, des odeurs de gaz qui montaient au nez. Avec quelques picotements au fond de la gorge.

Se retrouver à Fresh Kills, c’est être parachuté dans un paysage d’un autre monde, à l’atmosphère étrange. De la verdure à perte de vue, de splendides étendues d’eau bordées de roseaux, des oiseaux qui reviennent nicher et barboter – un ranger nous montre un nid de balbuzards pêcheurs sur un pilier –, et… toutes sortes de vestiges en métal, qui rappellent le passé. Des barricades «Entrée interdite» bloquent encore de nombreux accès. Au loin, on entend des bulldozers s’activer et des bruits métalliques.

Fresh Kills a accueilli les ordures de New York depuis 1948 et n’était d’abord censé le faire que provisoirement, pour une période de trois ans. En 1997, avec près de 29 000 tonnes de déchets déversées chaque jour pour le plus grand bonheur des rats, des chiens errants et des mouettes, la décharge se rapetisse: deux des quatre monticules d’ordures sont recouverts de terre et rendus à la nature. Des riverains avaient protesté contre l’incessant va-et-vient de camions. Le site ferme en 2001, mais il a dû rouvrir en urgence au lendemain des attentats du 11-septembre, pour accueillir les tonnes de gravats évacués de ce qui constitue désormais «Ground Zero». Du béton, des structures en acier, du verre, des produits toxiques (amiante, mercure, benzène…) et des fragments humains.

Des milliers de fragments humains récupérés

Cette année-là, officiers de la police judiciaire de New York, agents du FBI et agents secrets étaient très présents à Fresh Kills, chargés de récupérer et identifier des fragments de corps dans les tonnes de débris acheminées par les camions. Des familles de victimes, regroupées au sein de l’association «World Trade Center Families for Proper Burial», qui espéraient encore retrouver des effets personnels, se rendaient aussi régulièrement à Fresh Kills. En quelques mois, des milliers de fragments ont été récupérés, mais seules environ 300 personnes ont pu être formellement identifiées. Des quatre collines du site, c’est le monticule ouest qui recèle les traces du 11-septembre.

Le Service des parcs de New York a pris cette ambitieuse métamorphose très à cœur. Un chantier pharaonique pour adoucir des images fortes, ancrées dans la mémoire collective, et tenter de panser des plaies béantes. A terme, le parc hébergera des installations sportives, des pistes de jogging, des salles de spectacles et des sentiers de promenade en communion avec la nature, tout pour en faire un lieu récréatif et de détente. Il sera aussi possible d’y faire du canoë-kayak. Un mémorial en l’honneur des victimes de 11-septembre est également prévu. C’est James Corner, l’architecte qui a réalisé la fameuse High Line, promenade en suspension dans l’ouest de Manhattan, qui est à l’œuvre.

Un système de couches isolantes multiples

Voilà pour la surface. Sous terre, à quelques mètres de profondeur, des milliers de tonnes de déchets non combustibles amassés pendant un demi-siècle poursuivent leur décomposition. Rien n’est perdu: un réseau de canalisation et de drainage a été conçu pour récupérer les gaz. But affiché du Service des parcs: utiliser les gaz – la moitié est du méthane – pour chauffer près de 22 000 foyers new-yorkais et économiser environ 12 millions de dollars par année pour ces trois prochaines décennies. Fresh Kills ne cherche pas seulement à faire peau neuve et à enfouir un passé peu reluisant: le parc veut devenir un modèle de développement durable, un véritable jardin public écologique. Energies géothermique, solaire et éolienne y auront leur place. Les eaux de pluie seront récupérées, et des toilettes sèches installées.

Pour les visiteurs, il n’y a pas de risques liés à la technique d’enfouissement. Les déchets sont, selon les endroits, enterrés sous un à quatre mètres de profondeur

Kelly Krause, porte-parole du Service des parcs

Un projet où sens pratique rime avec bucolique et idyllique? Reste à régler un point essentiel, celui de la contamination des sols. Avec les attentats du 11-septembre, Fresh Kills a dû stocker des produits dangereux, sans être vraiment préparé à ce cas de figure. En 2007, l’association française Robin des Bois avertit des risques dans un rapport intitulé «Déchets post-catastrophe, risques sanitaires et environnementaux». «L’effondrement des tours a réduit en gravats et poussières deux Boeing 767, 50 000 ordinateurs, 300 serveurs informatiques, des milliers de détecteurs de fumée radioactifs, 200 000 tonnes d’acier et un million de tonnes de béton. Une sous-station électrique contenant 493 tonnes d’huiles contaminées aux PCB a par ailleurs été ensevelie», rappelle l’association. De quoi donner le vertige.

Des poussières toxiques

Fresh Kills n’a jamais été entièrement décontaminé, et le faire aujourd’hui serait dangereux: cela reviendrait à disperser des poussières toxiques dans l’air ambiant. C’est donc à travers un système ingénieux de multiples couches de terre tampons, permettant drainage et ventilation, de matériaux de protection et d’un tapis anti-érosion, que les déchets sont enfouis. Et recouvert de végétation. Le système est fréquemment testé, assurent les responsables du projet. A travers 220 puits de contrôles des eaux souterraines, des stations d’eau de surface et des puits de gaz.

Les risques sanitaires, conviennent les associations écologiques qui suivent l’évolution de près, paraissent aujourd’hui minimes. Faibles, mais pas inexistants. Un enfant n’aurait donc pas intérêt à avaler de la terre de Fresh Kills? «Pour des raisons de santé, nous ne conseillerions à personne de goûter à la terre du moindre parc de New York…» répond Kelly Krause, porte-parole du Service des parcs. «Mais pour les visiteurs de Fresh Kills, il n’y a pas de risques liés à la technique d’enfouissement. Les déchets sont, selon les endroits, enterrés sous un à quatre mètres de profondeur, et isolés de l’environnement extérieur par différentes couches de terre, géotextiles et géomembranes. Ces couches permettent d’empêcher aux gaz d’être libérés dans l’atmosphère».

Jusqu’ici, le Département de la protection de l’environnement de New York a déjà dépensé près de 800 millions de dollars pour l’enfouissement des déchets et le Service des parcs a consacré 70 millions au réaménagement de certaines portions de parc. A Fresh Kills, la nature reprend lentement ses droits. Et les oiseaux se nourrissent désormais de poissons frais.

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