Neuropédiatrie

Gare aux écrans le matin avant l’école!

Selon une étude française, les enfants de 3 ans et demi à 6 ans et demi exposés à un écran le matin avant l’école sont six fois plus à risque de développer des troubles du langage quand ils ne partagent pas cette expérience avec leur entourage

C’est une nouvelle étude qui précise les dangers des écrans sur le cerveau des jeunes enfants. Publiée dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) français du 14 janvier, elle montre que les enfants qui sont exposés aux écrans le matin avant l’école et qui discutent rarement, voire jamais, de leur contenu avec leurs parents, sont six fois plus à risque de présenter un trouble développemental du langage.

Ce trouble (dysphasie) est un problème neurologique: il diffère d’un «retard de langage» que l’enfant va rattraper. Il se caractérise par des difficultés de langage importantes, toujours présentes à l’âge scolaire, qui peuvent concerner la prononciation, la compréhension du langage, la construction des phrases, l’utilisation du vocabulaire… Ce qui, bien sûr, peut nuire aux apprentissages scolaires.

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Les auteurs ont comparé l’exposition aux écrans de deux groupes d’enfants âgés de 3 ans et demi à 6 ans et demi (avec une moyenne d’âge de 5 ans et 2 mois), nés entre 2010 et 2012: le premier comprenant 167 personnes ayant été diagnostiquées avec des troubles développementaux du langage (groupe des «cas»), et le second incluant 109 enfants ne présentant pas de tels troubles (groupe des «témoins»). Tous habitaient le département de l’Ille-et-Vilaine en Bretagne. Leurs parents devaient remplir des questionnaires sur l’enfant, sa famille, son suivi orthophonique et médical et son accès aux écrans.

Trois fois plus de risque

Au total, 94,2% des enfants des deux groupes avaient accès à la télévision, la moitié (53,5%) à une tablette et un tiers à un ordinateur (32,4%), une console de jeu (34,9%) ou un smartphone (30,2%). Dans les deux groupes, les enfants ont été exposés aux écrans pour la première fois à un âge moyen de 15,7 mois et 83,3% avaient été exposés avant l’âge de 2 ans. Au cours d’une semaine scolaire classique, 44,3% des «cas» et 22% des «témoins» étaient exposés aux écrans le matin avant l’école.

Les deux groupes présentaient des différences notables. Le groupe des «cas» comportait bien plus de garçons, les enfants avaient plus souvent une fratrie plus âgée et le niveau d’étude du père et de la mère était plus faible. Pour éliminer ces biais, les auteurs ont donc ajusté leurs données selon ces variables, à l’aide de modèles dits «de régression multivariée».

Résultats: les enfants exposés aux écrans le matin avant l’école étaient trois fois plus à risque de développer des troubles du langage. Et lorsque, de surcroît, ils échangeaient peu, voire jamais, sur cette expérience avec leurs parents, ce risque était multiplié par six. «L’exposition aux écrans dès le matin épuise l’attention de l’enfant, qui se retrouve moins apte aux apprentissages pour le reste de la journée», analysent Manon Collet, première auteure, et ses collègues de l’Université de Rennes.

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L'importance des échanges humains

«Pour qu’un enfant apprenne à parler, il ne suffit pas qu’il soit exposé passivement au langage. Il faut qu’il développe des interactions avec son entourage», explique le professeur Pascal Zesiger, responsable de l’équipe Acquisition et troubles du langage à l’Université de Genève. «Quand ses parents lui parlent et le sollicitent de diverses manières, l’enfant leur répond par son regard, son sourire ou ses gestes, puis par ses premiers mots et ses premières phrases. Imaginer qu’en allumant la télévision ou une tablette, on offre à l’enfant des outils d’apprentissage du langage, c’est méconnaître totalement les processus d’acquisition de la parole.»

C’est aussi par leur valeur affective et émotionnelle que les échanges humains sont, ici, irremplaçables. Aucun média électronique ne peut s’y substituer. «Ce qui pose problème, c’est l’enfant laissé seul face à son écran», ajoute Pascal Zesiger.

Des enfants un peu plus âgés que dans les études nord-américaines

Ce nouveau travail se focalise sur des enfants un peu plus âgés que dans les études nord-américaines. Une étude canadienne a montré en 2017, par exemple, que plus un enfant de 6 mois à 2 ans passe de temps avec un smartphone ou une tablette, plus il risque de développer un retard de langage.

De fait, les professionnels de la petite enfance voient se multiplier un ensemble de comportements inquiétants. Retard de communication et de parole, intérêt exclusif pour les écrans, difficulté de socialisation, conduites agressives, agitation et attention instable, manque d’intérêt pour les jeux habituels… Chez les enfants d’âge scolaire et les collégiens, les écrans interactifs ont été associés à des troubles du sommeil, de l’attention, de la vision, des difficultés d’apprentissage, un manque d’activité physique… Rappelons que, depuis avril 2019, l’OMS recommande de bannir les écrans pour les moins de 2 ans; et de limiter à une heure par jour leur usage entre 2 et 5 ans.

 

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