Scientifiques et cobayes (2/6)

Des gélules de caca pour réinitialiser son système digestif

Souffrant de problèmes intestinaux, le Californien Josiah Zayner a décidé de s'implanter un nouveau microbiote en purgeant son système digestif et en ingérant des gélules composées de la matière fécale de l'un de ses amis

Certains chercheurs ont donné 
de leur personne pour la science, 
en faisant de leur propre corps 
un terrain d’expérimentation: 
découvrez-les chaque mardi 
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Tabula rasa. De sa coiffure à ses (mauvaises) habitudes, qui n’a jamais rêvé de faire table rase de tel ou tel aspect de sa vie? Josiah Zayner y a pensé aussi. Début 2017, ce Californien de 35 ans a décidé d’exterminer les quelque cent mille milliards de bactéries vivant dans et sur son corps et qui constituent son microbiote. Et de s’en implanter un nouveau, celui d’un autre, dans l’espoir de mettre fin à des problèmes gastro-intestinaux handicapants. Une totale remise à zéro bactérienne, dangereuse et sans aucune garantie de succès.

Le microbiote, ce costume

Josiah Zayner a depuis son adolescence souffert de fortes douleurs intestinales qui l’expédiaient aux toilettes au bas mot quatre à cinq fois par jour. Il ne va pas beaucoup voir les médecins. Il ne leur fait pas confiance. Ni à eux, ni à grand monde. Il a d’ailleurs réalisé une grande partie de ses nombreux piercings et tatouages. On n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Loin d’être un allumé ayant passé trop de temps sur Facebook, ce docteur en biophysique a mûrement réfléchi à sa démarche. Il en est persuadé, l’origine de ses maux se trouve dans son microbiote. Pour lui, ces résidents permanents forment un costume différent porté par chacun. Et il se trouve que le sien ne lui convient pas et lui occasionne ces douleurs. D’où son idée de s’en procurer un nouveau.

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Un tel reboot bactérien n’a jamais été documenté dans la littérature scientifique. Certains hôpitaux procèdent à de telles transplantations, mais uniquement de la flore intestinale, et lors d’une infection bactérienne due à Clostridium difficile. Les scientifiques sont sceptiques. On lui prédit au mieux aucun effet du tout, au pire une infection mortelle…

Un terrain souvent fatal

L’âme de biohacker de Josiah Zayner le pousse quand même à s’engager sur la voie de l’auto-expérimentation, terrain souvent fatal pour ceux qui s’y aventurent. Il lui a d’abord fallu trouver un donneur. Un de ses anciens amis de fac accepte, et lui apporte quelques crottes, délicatement déposées dans des sacs congélation. Josiah Zayner les réduit en purée à l’aide d’un pilon et se fabrique ses propres gélules de caca, dans l’espoir que les bactéries qui y vivent colonisent son propre organisme.

Le jour J, il réserve une chambre dans un hôtel de San Francisco, établissement où il n’a jamais mis les pieds de façon à éviter de se contaminer avec son propre microbiote. Il stérilise tout, se lave avec une éponge et des désinfectants en poudre, et absorbe des doses massives d’antiobiotiques afin de purger son tube digestif.

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Puis vient la phase d’inoculation. Il avale huit pilules de l’enfer en trois jours et se badigeonne le corps et les muqueuses avec une solution contenant le microbiote de son copain. Avant l’expérience, puis à un rythme régulier, il réalise quelques prélèvements de ses crottes et de ses muqueuses afin de vérifier, par analyse génétique, si la transplantation a bien pris.

Voir la vidéo du «New York Times» sur l'expérience de Josiah Zayner

Une nouvelle vie

Dès le deuxième jour, Josiah Zayner dit se sentir mieux, sans écarter un éventuel effet placebo. Au troisième jour, il jubile: ses intestins l’ont laissé tranquille, si bien qu’il n’a pas eu à se rendre aux toilettes durant vingt-quatre heures, un exploit. Le lendemain, il rentre chez lui et abandonne, écœuré, les terribles gélules marron.

Quelques semaines plus tard, les résultats d’analyse tombent. Verdict, les génomes des 77 échantillons examinés ressemblent plus à ceux du donneur qu’à sa flore bactérienne initiale. Bien que ces résultats n’aient aucune valeur purement scientifique, ils ont mis du baume au cœur à Josiah Znyder. Lequel goûte depuis à une nouvelle vie et s’autorise de nombreux aliments qui lui étaient interdits jusque-là. Plus surprenant, il dit avoir développé un certain appétit pour les sucreries, qu’il n’appréciait guère auparavant.

Le changement de flore bactérienne a-t-il vraiment fonctionné et permis cette amélioration de son état de santé? La science ne saurait démêler cet écheveau d’expériences subjectives. Ni recommander de tenter l’expérience chez soi. Il n’empêche que l’histoire retiendra peut-être le nom de Josiah Zayner comme étant le premier à avoir changé de microbiote. Et mangé le caca de son pote.


Episode précédent:

Albert Hofmann, 
un premier 
«trip» 
au LSD

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