Biologie

Les gènes de nos proches influencent-ils notre santé?

Chez la souris, des caractéristiques aussi variées que le poids, le niveau de stress ou la vitesse de cicatrisation varient en fonction du patrimoine génétique des congénères

Comment expliquer le jeu des possibles, dans la grande loterie de la vie? Jusqu’ici, on examinait surtout l’influence de deux «gros lots»: la part de l’héritage génétique reçu par un individu, et la part de son environnement et de son mode de vie – les deux interagissant. «Nos travaux suggèrent qu’il faudrait prendre en compte un troisième élément: la part de l’héritage génétique des partenaires de vie», indique Amélie Baud, post-doctorante à l’European Bioinformatics Institute, à Cambridge (Royaume-Uni). Elle est la première auteure d’une étude publiée dans la revue PLoS Genetics le 25 janvier, qui livre des données, chez la souris, à l’appui de cette thèse.

En réalité, «c’est une notion déjà connue dans le monde de l’élevage», précise la chercheuse. C’est d’ailleurs la conférence d’un éleveur de cochons, en 2012, qui la poussera à se lancer sur cette voie. «Cet éleveur nous a expliqué qu’il prédisait mieux le poids corporel et la composition en graisses de ses cochons s’il connaissait non seulement leur patrimoine génétique, mais aussi celui des congénères de leur enclos», raconte Amélie Baud.

Elle réalise une première série d’expériences, sur 86 souris, dans le laboratoire de Robert Williams, co-auteur, à Memphis (Tennessee). Dans une même cage, elle associe des couples de jeunes souris mâles issues de deux souches consanguines, dites B6 ou D2 (les rongeurs d’une même souche ont tous le même capital génétique). Elle met en présence tantôt deux souris B6 (noires), tantôt deux souris D2 (grises), tantôt une B6 et une D2. Précision importante, aucune souris ne se connaissait au départ. Au bout de six semaines, les chercheurs ont mesuré plusieurs paramètres biologiques chez ces rongeurs.

Différences non dues au hasard

Résultats: «Les gènes du congénère expliquent 18% de la vitesse de cicatrisation de la peau après une blessure», indique Amélie Baud. Ils rendent aussi compte de 9% à 15% de l’état de stress ou d’anxiété de la souris (évalué par son comportement ou par des marqueurs biochimiques mesurés dans son cerveau). Des différences non dues au hasard, montre l’analyse statistique.

Dans une seconde partie de l’étude, l’équipe de Cambridge a repris un vaste corpus de données déjà publiées, colligées par une équipe réputée d’Oxford. Ce laboratoire étudiait les liens entre les attributs d’une souris et son patrimoine génétique. Il avait donc mesuré de nombreux caractères chez 2 500 souris. Chacun de ces rongeurs était génétiquement unique. Mais il cohabitait avec 3 ou 4 congénères génétiquement différents. «C’est un modèle plus proche de l’homme», souligne Amélie Baud. «Nous avons analysé l’influence du génome des congénères sur les caractères d’une souris, grâce à des méthodes statistiques assez sophistiquées.»

Qu’a découvert cette équipe? «La composition génétique moyenne des partenaires explique 29% de certains traits de la réponse immunitaire.» Elle rend aussi compte de 7% du poids corporel de la souris. Par comparaison, les propres gènes d’une souris participeraient à 11% de son poids corporel! Une différence plutôt minime… Comme dans la première expérience, le patrimoine génétique des congénères entre en jeu dans environ 15% de l’état d’anxiété.

«Brassage des rencontres»

Ces résultats sont intrigants. Sont-ils, pour autant, si étonnants? «Si les gènes d’un partenaire modifient son comportement, ses aptitudes ou certains de ses caractères physico-chimiques – son odeur, par exemple – on comprend qu’ils puissent modifier les réactions d’un individu. Les mécanismes en jeu peuvent être très variés», avance Amélie Baud.

«C’est une étude très bien conduite qui montre certaines conséquences de la variation génétique de l’environnement social sur le système immunitaire, la cicatrisation, le poids corporel et l’anxiété, estime Yann Hérault, directeur de l’Institut Clinique de la souris (Inserm-CNRS) à l’université de Strasbourg (France). Il serait intéressant de suivre l’ordre d’apparition de ces changements, pour voir combien l’anxiété, par exemple, influence les autres traits. Il faudrait aussi considérer d’autres variables de l’environnement, comme le microbiote intestinal.»

Qu’en est-il chez l’humain? Le capital génétique de nos proches pourrait-il aussi modifier notre propre santé? C’est envisageable: «Si vous êtes plutôt couche-tôt et que votre conjoint est génétiquement programmé pour être un couche-tard, cela peut avoir des conséquences sur votre santé, par exemple», avance Amélie Baud.

«Un destin dépend de tant de chose! Brassage génétique, brassage des idées, brassage des expériences et des rencontres, tout cela participe à la merveilleuse et dramatique loterie de la vie. Ni les gènes, ni l’environnement ne peuvent tout expliquer, et c’est bien ainsi», relevait le mathématicien Cédric Villani dans «Théorème vivant» (Grasset, 2012). Bien vu! Car en mentionnant le «brassage des rencontres», le chercheur incluait de facto l’influence potentielle des gènes de nos partenaires.

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