Mêler arts et sciences est un exercice aussi intéressant que périlleux. Le Samadhi Project («projet éveil»), un festival au carrefour du théâtre et des sciences, s’y frottera à Genève du 24 septembre au 18 octobre prochain.

Au cœur de cet événement, soutenu entre autres par la ville de Genève et la RTS, une pièce de théâtre sur le thème non pas des sciences mais de la paix, L’Invisible chemin. Et en parallèle, des rencontres, conférences et tables rondes autour de plusieurs thèmes qui ont de quoi intriguer, parmi lesquels «La santé exponentielle du corps et de l’esprit», «L’écologie de l’enfant», «L’énergie telle que l’eau ou le plasma», ou encore l’amour avec un atelier intitulé «Cohérence cardiaque et guérison par l’amour».

Plus surprenant encore, les spectateurs pourront également participer à ce qui est présenté comme une «méditation pour la paix» avec «Predeep et le cristal aux 144 facettes» afin de «Laisse (r) z la puissance de la géométrie sacrée ouvrir votre cœur comme une fleur».

Du chamanisme à la chloroquine

Parmi les conférenciers invités à discuter de ces thématiques se trouvent plusieurs promoteurs des pseudosciences et des médecines alternatives telles que le désormais célèbre Jean-Dominique Michel.

Ce sulfureux personnage a fait couler beaucoup d’encre durant le confinement imposé pendant l’épidémie de Covid-19. Très critiques envers les scientifiques et les politiques, ses propos ont parfois reçu un écho favorable, bien au-delà des sphères complotistes acquises d’avance à sa cause. Défenseur inconditionnel de l’hydroxychloroquine de Didier Raoult, pourfendeur des réponses sanitaires déployées en Europe, minimisant la gravité de l’épidémie, Jean-Dominique Michel est un personnage clivant, adulé par certains, honni par d’autres.

On le retrouvera en septembre au festival Samadhi Project, avec d’autres interlocuteurs, lors d’une table ronde intitulée «Qu’est-ce que la conscience? Sorties de corps, expériences de mort imminente, éveils spontanés: la science s’y frotte». Une sorte de retour aux sources, car avant d’être connu pour ses propos sur le Covid-19 (quand bien même sa réelle expertise en santé publique est jugée discutable, d’après les enquêtes de Heidi News, de L’Express ou encore d’Arrêts sur Images), Jean-Dominique Michel sévissait en effet dans la sphère des médecines alternatives. Il est notamment l’auteur d’un ouvrage, Chamans, guérisseurs, médiums: les différentes voies de la guérison, édité chez Pocket.

Pas de la science, mais des «témoignages d’expériences»

Sa présence annoncée en irrite déjà certains. «Outre les divers salons de pseudo-médecines, voilà que le projet Samadhi et le Théâtre Pitoëff semblent avoir décidé de réunir en une série d’événements tout ce que la Suisse romande et la France voisine comptent de promoteurs de #pseudosciences!», peut-on notamment lire sur Twitter, message émanant d’un compte relié à un blog scientifique. Un autre internaute s’émeut, quant à lui, du soutien apporté à la manifestation par la ville de Genève.

Pour Sarah Marcuse, metteuse en scène et organisatrice du Samadhi Project, la présence de Jean-Dominique Michel ne pose aucun problème. [le programme a été établi bien avant le Covid-19, ndlr]. «Le Samadhi Project n’a pas été pensé pour faire de la science ou de la pseudoscience ou pour distinguer la vérité de la non-vérité: nous proposons des témoignages de certaines personnes sur leur expérience. On ne met aucune étiquette sur quiconque.» L’essence du projet, détaille-t-elle, est d’imaginer tout un champ des futurs possibles afin de susciter la paix.

«Je suis résolument optimiste. Plus le public a accès à la connaissance, plus il revient à lui et plus on crée de l’intelligence. Trancher entre le blanc et le noir ne fait pas avancer les choses, il faut multiplier les choix possibles», ajoute-t-elle.

Force est de constater que la plupart des participants à cette table ronde gravitent toutefois plus dans le milieu des médecines alternatives, du développement personnel et du coaching que des neurosciences théoriques ou expérimentales. Denise Kikou Gilliand est présentée comme une «médium guérisseuse, coach en créativité», Claude-Charles Fourrier et Sylvie Déthiollaz œuvrent au sein de l’Institut suisse des sciences noétiques, un organisme non affilié à l’Université de Genève ou à un autre centre de recherche établi, et ayant pour but «l’étude de la conscience à travers les états modifiés de conscience dits non ordinaires». On attendra de juger sur pièces, mais il est permis de regretter l’absence d’un véritable expert en neurosciences qui aurait pu lui aussi partager son expérience, et sans doute nuancer quelque peu les propos que l’on pourra y entendre.

Précision du 6 août 2020: Sarah Marcuse, organisatrice du festival, précise que la manifestation accueille des scientifiques confirmés. « Sylvie Déthiollaz, par exemple, est docteur en biologie moléculaire à l’Université de Genève et diplômée de l’université de Berkeley. Phillipe Guillemant est physicien au CNRS et a reçu plusieurs distinctions dont le cristal du CNRS pour ses recherches».