Psychologie

«Les gens iront au spectacle en guettant la sortie de secours»

Quinze jours après les attentats parisiens, Français et Belges apprennent à vivre avec la peur. Quels sont ses mécanismes et comment y faire face?

Au lendemain des attentats déjà, certains Parisiens s’affichaient en terrasse, proclamant «même pas peur» d’un air hardi. Quinze jours après, nombre de Français, et d’étrangers, envisagent de ne plus mettre les pieds dans la capitale. En Belgique, l’état d’alerte maximal suscite lui aussi des réactions mitigées mais la tension est palpable. Vivre avec la peur semble être devenu une nouvelle problématique européenne.

Louis Crocq, psychiatre des armées et professeur de psychologie à Paris V avait mis en place des cellules d’urgence médico-psychologique en France après les attentats de 1995. Entretien.

– Le Temps: Très vite après les attentats du 13 novembre, des Parisiens ont affirmé n’avoir pas peur, tandis que d’autres admettent leur terreur. Est-ce surprenant?

Louis Crocq: Non. Chacun a son tempérament, plus ou moins pusillanime, méfiant ou insouciant. Chacun a aussi des obligations: une famille à protéger, un travail dans une zone à risques, etc. Et puis tout dépend aussi du degré d’implication. Les blessés vivent encore sous l’effet de la peur, ceux qui ont fui ce soir-là sous l’effet de la stupeur. Ils sont profondément marqués par la proximité d’avec la mort. Ils revoient la scène, croient entendre les bruits et sont soumis à ces réminiscences n’importe quand dans la journée. Ils sursautent au moindre bruit, connaissent des problèmes de sommeil… Ce stress post-traumatique peut aussi se traduire par une somatisation provoquant de l’urticaire ou de l’asthme.

Beaucoup de gens ont sans doute peur mais refusent de le montrer, puisque c’est le but visé par les terroristes.

Les parents des victimes, bien que n’ayant pas été frappés directement par le traumatisme – sauf ceux qui ont vu le corps en sang de leur proche – vivent également un profond bouleversement. La foule s’est rassemblée en masse après les attentats, malgré les alertes du gouvernement. Beaucoup de gens ont sans doute peur mais refusent de le montrer, puisque c’est le but visé par les terroristes. La population est déterminée sur le plan conscient, mais se sent forcément en alerte au niveau inconscient, y compris dans les petits villages. Cela dit, notre conscience du risque est amplifiée par la sympathie que nous éprouvons pour les victimes; statistiquement, il y a très peu de probabilité qu’une personne soit à nouveau victime.

– Quels sont les mécanismes de la peur?

– La peur est différente de l’angoisse, qui est une peur sans objet. Elle répond à un objet et une menace précise: un ours, un précipice… Dès que la menace est perçue, le cerveau met les muscles et les organes en alerte. On tremble, on devient pâle. C’est un réflexe de l’organisme indépendant de notre volonté. La prise de conscience est conséquente à ce stress et doit permettre une réponse adaptée telle que la mise à l’abri, la protection des proches, etc.

– Vous évoquez une menace précise et immédiate. Qu’en est-il lorsqu’elle est diffuse comme c’est le cas pour cette période post-attentats?

– La vigilance est permanente mais moins tendue. J’ai vécu la deuxième guerre mondiale: la menace était latente mais ne nous empêchait pas de vivre notre quotidien. Elle devenait réelle dès qu’il y avait une alerte bombardement et nous cherchions alors l’abri le plus proche. Les Français découvrent cet état de guerre. La peur est contrôlée et donne lieu à un état d’indignation et de révolte que les citoyens vivent dans un moi individuel mais aussi collectif.

– L’état d’urgence déclaré par les autorités contribue-t-il à alarmer la population?

– Au contraire, il la calme. Montrer que la police est là et qu’elle peut agir très vite, sans les procédures habituelles, rassure les gens.

– Le quotidien finit-il toujours par reprendre le dessus?

– On va se priver de voyages et de spectacles pendant un certain temps puis le quotidien va en effet reprendre ses droits, mais pas comme avant. Les gens entreront dans les salles de spectacle en guettant la sortie de secours la plus proche.

– Comment surmonter la peur?

– La solidarité joue beaucoup. Affronter les événements ensemble et échanger permet de se rassurer. Après Charlie Hebdo, la population ne se sentait pas directement visée, contrairement à aujourd’hui. Tout le monde, désormais, se sent une cible potentielle. C’était la même impression après les attentats de 1995, qui avaient touché le RER à Saint-Michel, les stations de métro d’Orsay et d’Etoile, une école juive à Villeurbanne… De même après ceux de 1986.

Mais une partie de la population appelait alors à négocier avec les terroristes. Cette fois, personne ne manifeste pour demander l’arrêt des bombardements en Syrie ou de la présence française au Mali. La population refuse de céder, peut-être parce qu’elle a été indignée de voir les terroristes achever des innocents à la kalachnikov et pas seulement poser une bombe.

– Vous avez été mandaté en 1995 pour offrir un soutien psychologique aux victimes…

L’attentat de Saint-Michel a provoqué une dizaine de morts et une centaine de blessés. Lorsque Chirac, président de la République, et Emmanueli, secrétaire d’État à l’action humanitaire d’urgence, ont visité les blessés le lendemain, ils ont constaté que rien n’était fait sur le plan émotionnel malgré le trouble dans lequel étaient les victimes. J’ai été mandaté pour mettre en place un dispositif. Un système de garde médico-psychologique a été organisé auprès du SAMU, pour chaque département. L’idée était de traiter l’immédiat mais aussi les jours suivants. Beaucoup de rescapés disent «merci docteur, occupez-vous des autres, je vais bien», dans l’euphorie de se savoir indemne et le trauma apparaît quelques jours plus tard.

Les victimes ont vécu le drame par tous les pores de la peau, ils ont vu, entendu, senti… et ce tourbillon brutal doit ressortir par leur bouche. Verbaliser est l’amorce de la guérison.

Il faut aussi s’emparer du problème sur le long terme et confier ces gens à des psychiatres aguerris plutôt qu’à leur généraliste qui prescrira anxiolytiques et somnifères sans régler la question de fond. Les victimes ont vécu le drame par tous les pores de la peau, ils ont vu, entendu, senti… et ce tourbillon brutal doit ressortir par leur bouche. Verbaliser est l’amorce de la guérison. Aujourd’hui, les cellules médico-psychologiques traitent l’immédiat et le post-immédiat, mais plus ce différé chronique. Cela m’inquiète.


Louis Crocq, Les traumatismes psychiques de guerre (éditions Odile Jacob, 1999), 16 leçons sur le trauma (Odile Jacob, 2012).

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