Déclin

Glaciers, la lente agonie

Cette année encore, les géants de glace suisses ont perdu 2% de leur masse. Le phénomène de fonte est généralisé sur l’ensemble de la planète. Bien qu’une zone fasse exception en Himalaya, l’horizon 2100 sonne comme le glas des neiges éternelles

C’est un exercice automnal qui sonne comme une triste rengaine. Tous les ans, au mois d’octobre, l’Académie suisse des sciences naturelles publie l’état de santé des glaciers du pays. Le constat, on le connaît: il fait trop chaud pour ces monstres alpins. Ils s’affaiblissent, certains meurent, d’autres tirent même leur révérence.

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Dans notre imaginaire collectif, ils sont colossaux et blancs. En réalité, ils deviennent par endroits chétifs, et battent en retraite vers des altitudes plus accueillantes. Impossible d’imaginer des montagnes suisses sans glaciers. Et pourtant: dans nos Alpes, 10% de volume glaciaire a encore disparu en cinq ans. Aujourd’hui, les parties inférieures des langues de glace de notre enfance, déjà déprimées à l’époque, ont été remplacées par de la roche grise, des gravats, des lacs parfois.

A leurs dépens, les glaciers incarnent des indicateurs puissants, parce que visibles, des changements climatiques en cours. Leur évolution dépendra donc de ceux à venir. Etat des lieux, en cinq questions, de la santé de ces géants de glace dont la lente mort semble d’ores et déjà programmée.

Les glaciers sont-ils malades ou mourants?

«Dans les Alpes, je dirais mourants, malheureusement», répond Daniel Farinotti, professeur en glaciologie à l’ETH Zurich et à l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (SLF). Peu importe le modèle appliqué, ces sculpteurs de vallées seront réduits à peau de chagrin d’ici à la fin du XXIe siècle. Nul besoin de se plonger dans les archives pour se rendre compte du retrait des glaces. Depuis dix ans, la vitesse de diminution des volumes glaciaires observée dans les Alpes étonne même ceux qui les étudient au quotidien. «Bien sûr, lorsque j’ai commencé mes études en 2000, le phénomène de recul était bien évoqué, mais je ne pensais pas être le témoin d’une manifestation d’une telle ampleur», poursuit le glaciologue. Les auteurs d’une étude parue dans la revue La Météorologie en août 2019, réalisée sur les glaciers d’Argentière et de la Mer de Glace, situés aux abords du Mont-Blanc, avancent des constats accablants. Depuis le début du XXe siècle, 25 à 32% de l’épaisseur de glace a disparu de la surface de leurs objets d’étude.

Un glacier, c’est quoi?

Avant de poursuivre, une définition s’impose. La glace qui compose ces géants d’altitude est issue d’un processus de tassement de neige. Cette masse doit être pérenne et demeurer présente sur l’échelle d’une génération. Par ailleurs, pour qu’elle soit considérée comme un glacier, elle doit témoigner d’une fonction dynamique. «Elle s’écoule du haut vers le bas, complète le glaciologue Matthias Huss, également chercheur à l’ETH ainsi qu’à la SLF. La vitesse d’écoulement n’a toutefois pas été définie.»

Selon cette définition, en Suisse 1000 à 1500 glaciers sont répertoriés sur le territoire. Leur nombre n’est toutefois pas une donnée représentative de leur état général. «Avec le réchauffement, certains se divisent en deux et multiplient ainsi leur quantité», pointe Matthias Huss. Les glaciologues préfèrent donc parler en termes de volume glaciaire. Aujourd’hui, les glaciers suisses représentent un volume de 51 km³. A l’état liquide, cela équivaut environ à la moitié du lac Léman.

Pour qu’un glacier se forme, des températures basses sont évidemment nécessaires afin que les précipitations se déposent sous forme de neige. Elles s’amasseront et se transformeront en glace dans la partie supérieure du glacier, celle qu’on appelle la zone d’accumulation. Le secteur aval du glacier correspond à la zone d’ablation. Située à des altitudes où les températures oscillent au-dessus de 0°C, elle est le décor de la retraite de la glace en altitude. La ligne d’équilibre, où la perte et le gain de glace sont similaires, délimite ces deux zones. «Dans toute la chaîne alpine, elle ne fait que monter», précise le glaciologue. Aujourd’hui, son altitude varie entre 2600 et 3300 mètres selon les régions alpines et le régime des précipitations.

Les petits glaciers de basse altitude sont les premières victimes de l’élévation de cette ligne imaginaire. «Plus de 500 d’entre eux ont déjà disparu depuis 1900», déclare le communiqué de l’Académie suisse des sciences naturelles, paru à la mi-octobre. Le glacier du Pizol, rayé du réseau de mesure depuis cet été et dont le nom a retenti dans la presse, figure parmi ceux-ci.

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Que s’est-il passé cette année?

Certes l’hiver a été généreux en neige. Toutefois les vagues de chaleur estivales ont tôt fait d’anéantir toute forme d’espérance. En deux semaines de canicule, l’une fin juin, l’autre fin juillet, 2% du volume glaciaire s’est écoulé dans les torrents de montagne. Cela correspond, selon les experts de la Commission réseau de mesures cryosphériques, à l’équivalent de la consommation annuelle suisse d’eau potable, soit 1 km³.

Les fontes ne sont toutefois pas homogènes dans toutes les régions. Cette année, c’est surtout l’est et le nord des Alpes qui témoignent des plus fortes pertes.

Et ailleurs, comment vont les glaciers?

L’ensemble de la cryosphère mondiale souffre du réchauffement climatique. Mais alors que les Alpes s’avèrent être très sensibles aux changements de température, les régions polaires offrent d’infimes espoirs de voir encore de la glace au siècle prochain. De par notamment ses hautes altitudes et le climat présent, la chaîne de l’Himalaya témoigne, elle, d’une perte de masse glaciaire deux fois moins prononcé que dans les Alpes. Les études avancent toutefois une perte de 18 à 20 cm d’équivalent en eau par an en moyenne sur l’ensemble de la chaîne, entre 2000 et 2016. «L’est de la chaîne pâtit d’une diminution de 67 cm/an, précise Patrick Wagnon, glaciologue à l’Institut des géosciences et de l’environnement (IGE) de Grenoble, actif depuis 18 ans en Inde et au Népal. Mais on assiste à un gain de volume de 14 cm dans le KunLun et une stabilité des glaciers dans le Karakoram, au moins depuis les années 1970.»

Le phénomène, unique en son genre, a été baptisé «anomalie du Karakoram». Selon les experts, encore perplexes face à cette exception, les précipitations plus fréquentes et intenses, en été surtout, compenseraient la hausse des températures. Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer ce phénomène. D'une part, une intensification de la circulation atmosphérique régionale serait responsable d'une augmentation de la fréquence des dépressions venues de l'ouest, et porteuses de précipitations. D'autre part, la multiplication des zones irriguées en plaines augmenterait les sources d'humidité et stimulerait la convection et les précipitations sur les sommets. «Malgré cela, peu importe le scénario adopté, on envisage une disparition de 30 à 60% de la masse glaciaire d’ici à la fin du siècle, sur l'ensemble de la chaîne», conclut Patrick Wagnon.

Quel avenir prédisent les glaciologues?

Selon les modèles, entre 82 à 96% de la surface glaciaire devrait disparaître d’ici à 2100. «Les scénarios climatiques impliquent beaucoup d’incertitude, prévient Daniel Farinotti. Mais en substance, tout dépendra de la réduction de nos émissions de gaz à effet de serre, donc de nos actions individuelles et collectives, y compris nos choix politiques.» Selon l’expert, toute méthode de géo-ingénierie pour pallier cette inéluctable fonte est comme un emplâtre sur une jambe de bois.

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